Liquidation de La Samir: D'abord un drame humain

Derrière les chiffres, il y a le sort de milliers de familles qui se joue des suites de la liquidation judiciaire de la Samir. Et à ce titre, l’Etat est sans doute loin d’être exempt de reproches.

On peut l’imaginer, les responsables à l’origine de la privatisation de la Samir, en mai 1997, doivent s’en mordre aujourd’hui les doigts, si tant est qu’ils se soient vraiment souciés, au moment d’effectuer la vente, de l’intérêt de l’Etat. Car en revendant ses parts dans la Société anonyme marocaine de l’industrie du raffinage (nom complet de la compagnie), le Maroc a plus que perdu au change. Aujourd’hui, il se retrouve face au Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) de la Banque mondiale, obligé qu’il est d’endosser peut-être, à l’avenir, une ardoise de quelque 14 milliards de dirhams; montant qui lui est réclamé par l’homme d’affaires éthiopio-saoudien Mohamed Al-Amoudi en contrepartie d’«entraves» et d’«un traitement injuste» qu’il dit avoir subi de la part des autorités marocaines. Quatorze milliards de dirhams, c’est, évidemment, beaucoup, mais en même temps peu si on le compare aux drames des milliers de familles qui se sont retrouvées, du jour au lendemain, sur la sellette en raison de la liquidation judiciaire de la Samir, prononcée en mars 2016 par le tribunal du commerce de Casablanca et récemment confirmée en cassation -en septembre 2018.

Au total, elles seraient quelque 3.500 personnes à avoir perdu leurs emplois, sans qu’elle n’aient d’autre alternative pour, à terme, joindre les deux bouts: la Samir n’ayant plus d’existence juridique, elles ne peuvent pas exiger les indemnités qui, en temps normal, auraient dû leur revenir. Le responsable de cette situation? M. al-Amoudi d’abord, bien entendu, puisque c’est à lui qu’a appartenu, pendant plus de vingt ans, la société. Par sa politique plus qu’erratique, il a mis la Samir dans le rouge; ce qui n’a laissé d’autre choix à la justice que de prononcer, donc, sa liquidation.

Passivité tragique
Le Royaume y perd, en fait, davantage son indépendance énergétique. Mais l’Etat, aussi, n’est pas exempt de reproches. On pourrait même dire que c’est autant à lui qu’à M. Al-Amoudi qu’incombe la disparition de la Samir, puisque, tout bonnement, il a de longues années durant laissé faire. Ne pouvait-il pas agir autrement pour que les choses ne prennent pas une tournure aussi tragique? Pour illustrer la passivité des pouvoirs publics, on pourrait donner l’exemple de la Société chérifienne des pétroles (SCP), filiale de la Samir, que M. Al-Amoudi fit fermer en janvier 2009 pour faire fructifier les terrains que la compagnie possédait à Sidi Kacem.

La ville gharbaouie en mourut presque immédiatement, puisqu’une grande partie de la population vivait de son travail à ou avec la SCP. Aujourd’hui, Mohammedia, qui abritait les locaux de la Samir depuis sa création en 1959, vit le même sort et pourrait voir ses habitants se retirer de la ville afin de tenter leur chance ailleurs, là où les lendemains risquent moins de déchanter. Si l’Etat avait voulu, il aurait pu empêcher ces développements. En fait, la seule circonstance atténuante qu’on pourrait lui trouver est l’incendie, en novembre 2002, des installations de la Samir à Mohammedia, qui avait détruit une grande partie des capacités de production de la compagnie et aurait, peut-être, offert une suite autre à l’histoire.

Condamnation à mort
Ceci pour rappeler, à l’heure où justement de nouvelles privatisations sont prévues au cours des prochains mois afin de renflouer les caisses publiques, que l’Etat ne peut seulement se contenter de céder ses biens sans prêter attention aux conséquences notamment sociales de ses décisions. Dans certaines villes, certaines entreprises publiques font vivre tout le monde ou presque, et les voir fermées équivaut à une condamnation à mort sans autre forme de procès. On peut, à ce titre, citer la ville de Jerada, plongée depuis près de vingt ans dans l’asphyxie en raison de la fermeture de ses mines de charbon en juillet 2000, sans qu’aucune autre alternative économique n’ait été mise sur la table.

Ses habitants avaient d’ailleurs organisé, à partir de décembre 2017, une mouvement de protestation largement suivi. Qui sait si, demain, Sidi Kacem ou Mohammedia ne se retrouvaient pas en proie à la même agitation? Si tel est le cas, l’Etat n’aura sans doute pas à chercher longtemps pour confondre le ou les coupables...


1 commentaire

  • m2m

    4 Juin 2019

    Est qu on peut toujours appeler un Etat qui cède son indépendance énergétique comme tel ,même les républiques bananières ne feraient pas cet acte prémédité.Les responsables au plus haut niveau savait bien qu il compromettaient l avenir du Maroc et pour des raisons obscures ils ont franchi le pas .Tout les protagonistes y ont trouvé leur compte sauf le peuple marocain.

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