Le Maroc n'a pas de pétrole, mais il a la sécurité

Abdelouafi Leftit et Abdellatif Hammouchi.

Vigilance, prévention, anticipation


Le drame d’Imlil, où deux touristes nordiques -Louisa Vesterager Jespersen, 24 ans, originaire du Danemark, et Maren Ueland, 28 ans, de Norvège- ont trouvé la mort dans la nuit du 16 au 17 décembre 2018 des mains de trois individus se réclamant de l’idéologie jihadiste, est venu rappeler à toutes et à tous que le Maroc n’est pas invulnérable. Pour la deuxième fois depuis le début de la décennie et la première depuis mai 2011 et l’attentat du café Argana à Marrakech, qui avait fait 17 morts et 20 blessés, le Royaume a été en proie à un acte terroriste. A l’échelle arabe, personne ne fait mieux, certes, à l’exception de l’Erythrée, de la Mauritanie et d’Oman, si l’on se fie au Global Terrorism Index publié chaque année par l’Institut pour l’économie et la paix (IEP, basé à Sydney, en Australie) et dont l’édition 2018 a été mise en ligne le 5 décembre 2018 (le Maroc a été classé 132ème mondial sur 163 pays quant à l’impact du terrorisme, avec un score de 0,038 considéré comme très faible). Et encore que ces pays tournent à une moyenne de quatre millions d’habitants contre plus de 35 millions au Maroc -pas vraiment comparables, en somme. Abdelouafi Leftit, ministre de l’Intérieur, multiplie les réunions avec les responsables sécuritaires et supervise les plans mis en place. Un véritable travail d’équipe. Mais il faudra, en tout état de cause, redoubler d’effort.

Retour des jihadistes
Le directeur du Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), Abdelhak Khiame, est le premier à le rappeler. «Il faut bien avoir en tête que l’extrémisme menace l’humanité. C’est un fléau qui peut frapper n’importe où et à n’importe quel moment avec des moyens rudimentaires», a-t-il notamment indiqué dans une interview publiée le 4 janvier 2019 par les quotidiens suisses La Tribune de Genève et 24 heures. Dans cette interview justement, pour laquelle il a été sollicité en raison de l’implication d’un citoyen suisse dans l’affaire d’Imlil, M. Khiame a notamment averti du mouvement des combattants «qui vont rentrer chez eux ou aller dans d’autres pays» après la disparition de l’organisation de l’Etat islamique, dite aussi Daech, d’Irak et de Syrie.

Il faut dire que jusqu’à 900 combattants marocains pourraient être concernés, selon une estimation dévoilée en janvier 2018 par le think tank espagnol AICS -plus de 230 ont été arrêtés depuis le début de la guerre civile syrienne en mars 2011 par les autorités marocaines. En outre, M. Khiame a également fait mention de l’autoradicalisation des «gens perdus» sur internet. «La disparition de Daech de la zone syro-irakienne ne signe pas la fin de cette idéologie», a-t-il souligné. M. Khiame a, en tout cas, bien fait savoir que le Maroc allait «continuer» dans sa politique de lutte contre le terrorisme qu’il mène depuis les attaques du 16 mai 2003 à Casablanca (33 morts et une centaine de blessés) et qui, selon lui, «s’est révélée très efficace ». «Nous avons démantelé de nombreuses cellules sur notre territoire», a-t-il rappelé. Cette politique de lutte contre le terrorisme, M. Khiame avait été plus disert à son propos dans une interview publiée le 11 octobre par l’agence Maghreb arabe presse (MAP).

Réussite marocaine
Dans cette interview, le directeur du BCIJ avait révélé que depuis 2002, le Maroc avait démantelé 183 cellules terroristes, auxquelles on peut ajouter la cellule démantelée le 7 décembre à Beni Mellal -six personnes âgées entre 24 et 37 ans arrêtées-, celle démantelée le 11 décembre à Kénitra -trois personnes âgées entre 21 et 31 ans arrêtées, en plus d’un élément qualifié d’«extrémiste» arrêté le 9 novembre à Aït Melloul-, celle démantelée ce 8 janvier à Nador et Driouch -trois personnes âgées de 18 à 31 ans arrêtées-, et, enfin, celle liée aux assassinats d’Imlil, qui a vu l’arrestation de 19 personnes en plus des trois principaux accusés.

Le nombre de personnes arrêtées a dépassé, ces 17 dernières années, les 3.000 -3.129 exactement à début octobre 2018. A lui seul, le BCIJ a depuis sa création en mars 2015 démantelé une soixantaine de cellules, dont une majorité liées à «Daech» -le reste à «al-Faye wal-Istihlal», une organisation terroriste à l’ancrage plus local. Ces opérations ont permis, selon les statistiques officielles, de mettre en échec plus de 360 projets terroristes.

«La force du Maroc en matière de lutte anti-terroriste s’explique essentiellement par la collaboration étroite entre les différents services chargés d’assurer la sécurité. Aussi, le fait que le directeur général de la Surveillance du territoire est lui-même le directeur général de la Sûreté nationale nous facilite énormément la tâche, car nos services ne sont pas cloisonnés. A cela s’ajoute la coordination continue avec les autres départements qui ne relèvent pas de ces services, notamment la Gendarmerie royale et autres», avait expliqué M. Khiame à la MAP, en s’épanchant sur la clé de la réussite de l’action antiterroriste au Maroc. Cette réussite est aujourd’hui reconnue à l’échelle internationale, le Conseil des droits de l’Homme (CDH) ayant même qualifié en juillet 2015 les services marocains de plus puissants du monde arabe. C’est au Maroc qu’avait ainsi été confiée, en mars 2015, la présidence du Forum global de lutte contre le terrorisme (GCTF), que 29 pays ainsi que l’Union européenne (UE) avaient lancé en septembre 2011 pour favoriser la coopération internationale en matière de lutte contre le terrorisme.

Coordination continue
Le Royaume avait lui-même initié au niveau de l’Organisation des Nations unies (ONU) en mars 2015 un Groupe des amis contre le terrorisme, qui comprend une trentaine de pays dont les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni et Russie). Mentionné par M. Khiame dans son interview à la MAP, le directeur général de la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) et de la Direction générale de la Surveillance du territoire (DGSN), Abdellatif Hammouchi, s’est notamment vu remettre, en octobre 2014 et janvier 2016, la croix honorifique du mérite policier et de la légion d’honneur par respectivement l’Espagne et la France. Il faut dire que ces deux derniers pays doivent une fière chandelle au concerné, bien que, pour sa part, la justice française l’ait plutôt maltraité en février 2014 en lui adressant une convocation pour une prétendue affaire de torture d’une façon qualifiée de «cavalière » à l’époque par le ministère des Affaires étrangères et de la Coopération, après que sept policiers aient fait une descente à la résidence de l’ambassadeur Chakib Benmoussa à Neuilly-sur-Seine, dans une violation flagrante de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques.

Un assistance internationale
C’est ainsi le Maroc qui avait livré aux services français le renseignement ayant permis l’arrestation du cerveau des attaques perpétrées en novembre 2015 à Paris par Daech, en l’occurrence Abdelhamid Abaaoud, dit Abou Omar as-Soussi; suite à quoi le président français François Hollande avait remercié le Royaume pour son «assistance efficace». Des câbles diplomatiques révélés il y a quelques années par le mystérieux twitto Chris Coleman avaient, par ailleurs, fait mention d’une rencontre en janvier 2014 au Yémen entre le chargé d’affaires du Maroc dans le pays, Hicham Oussihamou, et l’ambassadeur de France, Franck Gellet, pour discuter «l’arrivée à Sanaa d’une quarantaine de ressortissants marocains qui vivaient à la ville de Damage située au nord du Yémen».

Il faut dire que les services marocains ont des yeux et des oreilles partout. Les médias internationaux avaient même révélé, en décembre 2016, l’arrestation d’un agent marocain en Syrie lors de la chute d’Alep- Est, lequel agent avait finalement pu être exfiltré grâce à la Turquie. Dans son interview à la presse suisse, M. Khiame a également mentionné la Belgique et le Danemark, auxquels on peut ajouter les Etats-Unis, l’Italie et les Pays-Bas, comme nous l’avait confié le directeur du BCIJ dans l’interview qu’il nous avait accordée en février 2016 dans ses bureaux attenants à la prison locale n°1 de Salé -aujourd’hui fermée et transférée au village d’El Arjate, à une quinzaine de kilomètres. Justement, les autorités marocaines se font l’avocat au plan international d’une «coopération renforcée entre tous les services de renseignement».

Ingratitude algérienne
«Je pense qu’il faudra sans doute renforcer nos relations,» a plaidé M. Khiame. Message sans doute davantage adressé à l’Algérie, avec qui il apparaît que la coopération est inexistante selon divers propos des responsables marocains -«la coordination est au point mort à tous les niveaux,» avait regretté, en septembre 2017, le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Nasser Bourita, dans une interview à l’hebdomadaire français Jeune Afrique-, et ce bien que le Maroc ait aidé la voisine de l’Est à démanteler, depuis 2005, plusieurs groupes affiliés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) tels Fath al-Andalous en 2008, al-Mourabitoune al-Joudoud en 2009 et Amgala en 2011, en plus de lui avoir fourni un apport en termes d’intelligence lors de la prise d’otage du site gazier d’In Amenas en janvier 2013 (43 morts) par l’organisation des Signataires par le sang, selon ce qu’avait exposé, en septembre 2014, le directeur général de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), Mohamed Yassine Mansouri, devant le Comité contre le terrorisme (CTC), qui relève du Conseil de sécurité de l’ONU.

«Il se berce d’illusion celui qui s’imagine qu’un Etat peut, à lui seul, venir à bout des problèmes liés à la sécurité et la stabilité», avait, à cet égard, fustigé le roi Mohammed VI dans un discours qu’il avait prononcé au parlement tunisien en juin 2014. La stratégie antiterroriste marocaine fait cependant figure d’exemple à suivre à l’échelle internationale en ce qu’elle est «globale», comme l’avait souligné le département d’Etat américain dans un rapport sur le terrorisme dans le monde en juillet 2017.

Restructuration religieuse
Ainsi au plan religieux, le Maroc procède depuis avril 2004 à une restructuration de son champ, qui avait notamment conduit en octobre 2008 à l’adoption du Pacte des oulémas, visant à encadrer et à mettre à niveau les imams de mosquées, de sorte à parer à l’extrémisme. Une des conséquences les plus abouties en a été l’inauguration à Rabat, en mars 2015, de l’Institut Mohammed- VI de formation des imams, morchidines et morchidates où on retrouve même des ressortissants de pays tiers, tellement son succès ne se dément pas (on y compte notamment du personnel religieux nigérian, tchadien, tunisien, guinéen ou encore français, pour un total de plus de 700 étudiants).

Le Maroc met, en outre, l’accent sur l’intégration positive des impératifs de la sécurité avec ceux du développement et la protection des droits humains, comme l’avait souligné le roi Mohammed VI dans un discours aux ministres de l’Intérieur arabes réunis à Marrakech en mars 2014, en donnant comme exemple l’Initiative nationale de développement humain (INDH), dont le Roi a annoncé le lancement de la troisième phase dans son discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2018. Ainsi s’exprimait en septembre 2015 Mohamed Hassad, à l’époque ministre de l’Intérieur, dans une interview à Jeune Afrique: «Rien n’est possible sans un travail de prévention. L’encadrement du champ religieux, la mise à niveau de la législation pénale, la lutte contre la précarité et l’exclusion sociale à travers l’INDH lancée par Sa Majesté il y a dix ans, le dispositif de sécurité renforcée Hadar mis en place sur tout le territoire en font partie».

Si rien ne garantit qu’un nouvel Imlil ne se reproduise pas, en tout cas les autorités marocaines semblent déterminées à faire le nécessaire pour continuer de faire figure de modèle en la matière...

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