Ces Marocaines et Marocains qui préfèrent le célibat

ON SE MARIE DE PLUS EN PLUS TARD AU MAROC

La génération actuelle des Marocains préfère prolonger son célibat. Mais il existe encore des stéréotypes sur l’homme ou la femme célibataire. Une pression sociale qui ne ménage pas les deux sexes, mais qui pèse plus sur la femme.

Ce n’est un secret pour personne. On se marie de plus en plus tard au Maroc. Si on pose la question à un célibataire, sa vie est synonyme de monotonie. Et si on pose la pose la même question à un marié, le mariage est synonyme d’ennuis. C’est un choix à faire et chacun y va de son vécu, ses conditions, voire ses convictions. Mais il y a un constat qui fait l’unanimité: le taux de célibat augmente et l’âge du premier mariage recule au Maroc. Le dernier tableau de bord social élaboré par la Direction des études et des prévisions financières en juillet 2019 puis le Haut-Commissariat au Plan (HCP) en début novembre de la même année est assez édifiant. Le premier impute cela à l’accès croissant à la scolarisation et à la formation mais aussi aux mutations économiques qu’a connues le Maroc ces dernières années.

Pression sociale
Aussi, selon le HCP, l’on apprend que l’âge au premier mariage a aussi nettement reculé au cours des deux dernières décennies. Il est passé de 27,9 ans en 1987 à 31,9 ans en 2018 pour les hommes et de 23,4 ans à 25,5 ans pour les femmes. Ces chiffres demeurent des moyennes. Dans certains endroits reculés ou dans les campagnes, la «tradition» veut que l’on marie la fille à 15 ans en dépit des restrictions de la Moudawana. Il y a beaucoup de filles de 15-17 ans qui ont déjà le statut d’épouse. Dans ces contrées, c’est la loi de la tribu qui domine. Et puis, qui viendra s’opposer à ce mariage qui rentre dans les moeurs?

Les Marocains vivraient-ils dans la peur du mariage? Le dernier rapport du Haut-commissariat au Plan (HCP) est bien accablant et confirme la tendance des Marocains à retarder le mariage. L’un des changements les plus significatifs de la société marocaine, dans ce contexte, est le phénomène croissant du célibat, où 35% des femmes n’ont jamais été mariées, 24% des célibataires ont entre 30 et 34 ans, et 11% entre 45 et 49 ans. Pour les sociologues, la définition classique du célibat «L’homme sans compagne, la femme sans compagnon» est dépassée. De nos jours, le célibat désigne tous ceux et celles qui vivent seuls. Cela englobe les personnes qui n’ont jamais vécu en couple, les divorcés sans enfants, les veufs et les veuves et les mères célibataires. Les sociologues distinguent aussi le «Célibat d’attente» avant 40 ans et le «Célibat définitif» après 40 ans. Dans cette lignée, les derniers chiffres montrent que le taux de célibat définitif à 55 ans a doublé en dix ans, passant de 3% en 2004 à 5,9% en 2014. Ce taux est plus élevé chez les femmes (6,7%) que chez les hommes (5,1%) et parmi les citadins (6,9%) que parmi les ruraux (3,8%).

Le retard de mariage provoque une pression sociale autant sur l’homme que sur la femme. Elle est encore plus pesante sur les femmes célibataires, qui vivent un calvaire soit par le harcèlement masculin ou par le regard social. La gent masculine subit, elle aussi, cette même pression sociale mais d’une façon légère et moins angoissante.

Un mode de vie
Quoi qu’on dise, quand on rentre dans les détails des vies des célibataires, femmes et hommes, les causes peuvent se ressembler de prime abord, puis des singularités viennent expliquer le retard de la décision la plus importante de leur existence. Insolite mais déchirant, en 2018, des groupes Facebook privés ont publié des photos de filles, culottes sur la tête, qui affirment se tourner vers la masturbation pour lutter contre le célibat. Sur les commentaires, celles qui ont osé franchir le pas en publiant leurs photos, ont assuré que cette nouvelle tendance visait à «dénoncer» le fait d’être seules, sans hommes dans leurs vies. «Nous avons lancé un défi pour faire face au célibat», ont-elles écrit. Généralement, dans les grandes villes où le taux de célibat est dominant, le retard de la décision du mariage relève plus d’un choix, d’un mode de vie pour les filles.

Hayat a 32 ans. Responsable communication dans une entreprise spécialisée dans l’industrie agroalimentaire, elle a une vie de couple qu’elle garde secrète pour certains membres de sa famille et de son entourage. Mais elle ne cache pas le supplice qu’elle subit chaque fois autour de la table du déjeuner ou du dîner ou lors d’une fête religieuse où la grande famille se réunit dans la maison de ses parents. «À chaque réunion de famille, mes tantes me demandent pour quand le grand jour. Elles se demandent si j’ai déjà porté mon choix sur un homme avec les caractéristiques classiques qu’on connait («ould nass» (de bonne famille), aisé…). Pour l’heure, elle préfère qu’on la laisse vivre sa vie avec celui avec lequel elle s’entend en attendant que l’idée mûrisse dans sa tête. Comme Hayat, elles sont nombreuses, célibataires ou en couple mais non mariées, à être agacées par les remarques insistantes et parfois désobligeantes des proches, du genre: «hchouma, elle a 32 ans et elle n’a toujours pas de mari». «Elle finira par être «bayra» (vieille fille)». Ou encore les regards inquisiteurs de concierges ou de voisins de palier qui jouent les gardiens du temps de la morale («qui est cet homme qu’elle fait entrer chez elle?»).

Le regard de la société change brusquement quand il s’agit d’un homme célibataire. D’abord, ce n’est jamais trop tard pour lui. Même à 50 ans, il reste une «hamza», une aubaine pour toute fille de bonne famille, pourvu qu’il ait les moyens financiers pour créer un foyer. Somme toute, il est toujours perçu comme n’ayant pas encore choisi. Mais quand on leur demande la raison du retard de leur mariage, là aussi, les raisons sont multiples, communes pour certains et divergentes pour d’autres: revenus modiques, une quête interminable d’une fille qui réponde aux caractéristiques imposées par sa famille ou tout bonnement une décision reportée en attendant de poser les jalons d’une carrière bien tracée.

Le regard de la société
Une catégorie sort du lot cependant. En dehors des raisons citées, ces célibataires ont plutôt un obstacle d’ordre psychologique et culturel. Ils avancent avoir peur d’une émancipation poussée de la femme marocaine, qui n’accepterait pas de jouer le rôle de la dulcinée docile. Certains d’entre eux ne cachent pas leur peur de se lier à une femme qui n’hésiterait pas à les dénoncer à la police pour motifs de «viol conjugal» ou violence conjugale. «Je préfère vivre en paix. J’ai une copine qui me plait beaucoup. Au cas où un jour on ne s’entendra plus, chacun de nous deux suivra son bonhomme de chemin sans tracas», confie Saïd, 37 ans, ingénieur en télécommunications, qui a son propre appartement dans un quartier bien fréquenté à Casablanca.

Comme Hayat ou Saïd, de nombreux jeunes vivent leur sexualité dans l’émancipation, ce qui peut expliquer en partie leur choix de célibat par rapport aux générations des années 70 ou 80 du siècle écoulé où la sexualité était un tabou péniblement vécu par les jeunes de l’époque. Mais, cela dit, les motifs du report de la décision du mariage ne peuvent être cantonnés à la sexualité, mais aussi à d’autres considérations sociologiques, culturelles et économiques.


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