Mezouar, la gaffe de trop

Démission du président de la CGEM suite à ses propos sur l'Algérie

En s’exprimant au sujet des protestations en Algérie, le désormais ex-patron des patrons a franchi une ligne rouge.

Pour le moins, les membres du conseil d’administration de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) ne s’attendaient sans doute pas à devoir se réunir tard dans la soirée de ce dimanche 13 octobre 2019 au siège de la principale organisation patronale du Royaume, boulevard Mohamed-Abdou à Casablanca. Et pour cause: qui pouvait imaginer, plus tôt dans la journée, la démission de Salaheddine Mezouar de son poste de président? «J’ai le profond regret de porter à votre connaissance que j’ai pris la décision pour des raisons de contraintes personnelles majeures de démissionner de la présidence de la CGEM à compter de ce jour,» avait, ainsi, étayé le désormais ex-patron des patrons dans un mail parvenu aux membres de la confédération peu après les coups de 15h.

“Une démarche irréfléchie”
Personne n’est dupe: s’il est des contraintes, elles ont, évidemment, moins à voir avec la vie privée de M. Mezouar, comme il le prétend, qu’avec la sortie au vitriol qu’il avait, quelques heures plus tôt, essuyée de la part du gouvernement suite à ses commentaires, faits la veille dans la ville de Marrakech, sur la situation interne de l’Algérie. S’exprimant lors de la douzième édition de la World Policy Conference (WPC), une conférence consacrée à la politique internationale avec la participation de parties prenantes venues d’horizons divers, l’intéressé avait, ainsi, avancé que «le pouvoir militaire [algérien] devra accepter de partager le pouvoir»; allusion au mouvement de protestation en cours dans la voisine de l’Est depuis le 16 février 2019. «Ce que j’observe en Algérie est porteur d’espoir. Contrairement à ce que beaucoup pensent, l’Algérie ne reviendra pas en arrière (...). La solution à la problématique algérienne aujourd’hui, c’est d’amener le pouvoir algérien à accepter la solution du partage du pouvoir. Mais il devra composer avec ceux avec lesquels il a mené une guerre interne pendant dix ans. Parce que c’est l’une des rares forces organisées qui restent encore en Algérie. Toutes les formations politiques historiques sont rejetées, structurellement, radicalement, par la population,» avait-il déclaré.

En soi, le diagnostic est, à quelques généralisations près, plutôt juste et est d’ailleurs repris en Algérie même, au sein du mouvement de protestation. Mais pour le gouvernement marocain, il s’agit d’une «démarche irresponsable, maladroite et irréfléchie», qu’il «dénonce» dans le communiqué publié par le ministère des Affaires étrangères, de la Coopération africaine et des Marocains résidents à l’étranger. «M. Salaheddine Mezouar (...) a cru devoir commenter la situation interne en Algérie (...). Cette déclaration a soulevé des questionnements au niveau de la classe politique et de l’opinion publique quant à son timing et ses véritables motivations,» fustige l’Exécutif. Et de poursuivre que «la CGEM ne peut se substituer au gouvernement de Sa Majesté le Roi dans la prise de positions sur les questions internationales et notamment le développement dans ce pays voisin». Une quinzaine de minutes plus tard, M. Mezouar quittait son poste.

Un diagnostic plutôt juste
Sans doute qu’en connaisseur des rouages de l’Etat, qu’il a servi plus de onze ans durant à différents postes de ministre (Industrie, Commerce et Mise à niveau de l’économie; Économie et Finances; Affaires étrangères et Coopération), il avait compris que ses propos avaient indisposé jusqu’aux plus hautes sphères: l’expression «gouvernement de Sa Majesté», utilisée à deux reprises dans le communiqué du ministère des Affaires étrangères, est, à cet égard, sans ambages et indique que la réaction de l’Exécutif est, sinon, à mettre au crédit du Palais, du moins qu’elle a été validée par lui. «Il a franchi une ligne rouge,» commente, laconique, une source proche du gouvernement, sans vouloir en dire plus.

M. Mezouar est, on le sait, habitué des professions de foi à tout le moins hasardeuses: chef de la diplomatie, il avait assuré en octobre 2015, au journal télévisé de la chaîne Médi 1, avoir déstabilisé -le terme original, «faâfaâ», est intraduisible en français-, au cours d’entretiens bilatéraux, son homologue suédoise Margot Wallström, dont le pays discutait à l’époque la possibilité de reconnaître la pseudo «République arabe sahraouie démocratique» (RASD) comme souveraine sur les provinces sahariennes du Royaume.

Attitude de non-ingérence
M. Mezouar aurait même eu droit, une année plus tôt, à une colère du roi Mohammed VI, après avoir attaqué, sans les désigner, les autorités françaises, alors en froid avec le Maroc, lors d’une réunion des partis de la majorité dans la ville de Rabat: le Souverain l’aurait, selon nos sources, vertement tancé lors d’un conseil des ministres qui s’était tenu trois jours plus tard. La question algérienne est, ceci dit, autrement délicate. Déjà, le 16 mars 2019, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait tenu à indiquer que «le Royaume du Maroc a décidé de s’en tenir à une attitude de non-ingérence par rapport aux récents développements en Algérie».

Car il faut dire que toute prise de position publique du Maroc et de ses autorités quant aux protestations algériennes est de nature à créditer les allégations des médias proches de l’armée de la voisine de l’Est d’une présumée tentative marocaine de déstabiliser le pays: c’est d’ailleurs suite à une de ces allégations que M. Bourita s’était prononcé. Ainsi, la junte algérienne peut détourner l’attention pour la diriger contre le Royaume. Le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, avait d’ailleurs mis en cause, le 11 avril 2019, «certaines parties étrangères, partant de leurs antécédents historiques avec notre pays, poussant certains individus au devant de la scène actuelle en les imposant comme représentants du peuple en vue de conduire la phase de transition».

Dans l’absolu, M. Mezouar a bien sûr le droit de donner ses avis et opinions sur ce qui lui chante, du moment qu’il n’engage pas l’Etat marocain: dans les couloirs du gouvernement même, beaucoup s’accordent à ce propos. Mais en même temps, les autorités marocaines ne pouvaient pas ne pas prendre publiquement leurs distances avec lui, car dans le cas contraire on aurait compris que l’aval lui aurait été donné pour épiloguer à sa guise; surtout qu’il s’agit de l’ancien ministre des Affaires étrangères du Royaume. Le principal concerné est, pour sa part, resté injoignable pour nous en dire plus sur les motivations de son retrait. Le plus ironique dans l’histoire est que le ministère des Affaires étrangères avait coup sur coup, en décembre 2016, mis à l’amende l’ancien Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, et l’ancien secrétaire général du Parti de l’Istiqlal (PI), Hamid Chabat, pour avoir respectivement condamné les bombardements russes de l’Est de la ville d’Alep, en Syrie, et pour avoir qualifié la Mauritanie de «province marocaine». A l’époque, le ministre n’était autre que M. Mezouar luimême: le voilà qui fait à son tour les frais de la retenue des autorités marocaines...


1 commentaire

  • ben mhammed

    23 Octobre 2019

    Si l’on s en tient à la manière de conduire le business au Maroc, cette sortie que vous qualifiez de maladroite n’aurait pas eu lieu sans le feu vert de ses supérieurs. À un moment il faut arrêter de prendre les citoyens pour des simples d’esprit. Merci.

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