Ces milliardaires marocains qui pillent le pays

FACE À L'IMPUISSANCE DU GOUVERNEMENT, LA CRISE S'INSTALLE

Le gouvernement El Othmani peine à trouver des ressources supplémentaires pour équilibrer le solde des recettes et des dépenses de l’Etat pour l’année 2020. Alors que les riches refusent de mettre la main à la poche pour redresser un tant soit peu la situation.

Le cabinet El Othmani est au coeur d’un dilemme inextricable: satisfaire les demandes indiscutables d’augmentation du budget de certains départements ou superministères et trouver des recettes additionnelles qui colmateront le trou engendré par ces «dépenses de trop». Une situation loin d’être enviable pour le nouvel argentier du Royaume, à qui l’on a confié l’activation d’un dossier périlleux: vendre puis louer cinq CHU (centres hospitaliers universitaires) à la CMR (Caisse marocaine de retraite) pour 4,6 milliards de dirhams après avoir introduit une mesure d’insaisissabilité des fonds et biens de l’Etat dans le projet de loi de finances, actuellement en discussion au Parlement.

Une anomalie titanesque qui renseigne sur la capitulation totale du gouvernement devant les consignes démesurées du FMI (Fonds monétaire international) qui visent la réduction à tout prix du déficit budgétaire et des budgets des secteurs sociaux, dont la Caisse de compensation. Le dilemme du gouvernement est exacerbé par une réalité implacable: les opérateurs économiques et les riches du pays ne veulent pas mettre la main à la pâte pour sauver l’Etat d’un naufrage qui se dessine dans le futur proche.

En pleine crise économique, le gouvernement constate, à sa grande déception, que les riches ne sont pas encore prêts à mettre la main à la poche pour redresser un tant soit peu la situation. Ils rechignent toujours à payer un impôt sur la fortune. Les deux tentatives vouées à l’échec du cabinet Benkirane n’ont pas encouragé son successeur et son «collègue» du parti à refaire l’expérience. Un constat d’autant plus parlant qu’en 2018, moins de 1% des entreprises ont assuré 80% de la recette IS (Impôt sur les sociétés). Pire, cela fait quelques années que les fortunés du Royaume livrent une guerre sans répit à la Direction générale des impôts pour l’abolition définitive des fameux Avis à tiers détenteur (ATD). L’usage des ATD ou du recouvrement forcé des impôts par prélèvement direct sur les comptes bancaires des contribuables, entreprises et particuliers, a été de tout temps contesté.

Une guerre sans répit
Plusieurs entreprises vident leurs comptes bancaires de peur de se voir prélever sans préavis des sommes mirobolantes au titre de taxes et impôts dus à la TGR (trésorerie générale du Royaume) ou à la DGI (Direction générale des impôts) ou encore à l’Administration des douanes et des impôts indirects (ADII), selon le code de recouvrement des créances publiques. Lorsqu’ils se sont aperçus que leur pression sur la DGI ou la TGR n’a pas atteint l’objectif escompté, les riches ont fait du lobbying sur le Groupement professionnel des banques du Maroc, accusant les banques qui composent son tour de table de jouer le jeu du fisc. Depuis 2013, entre le GPBM et ces administrations, un bras-de-fer perdure. Les banques craignent pour leurs dépôts, qui diminuent comme une peau de chagrin. Leurs clients se plaignent et avancent que le mode opératoire ne protège pas leurs droits et se fait sans leur consentement. Et même lorsque l’ex-patron «démissionnaire » de la DGI, Omar Faraj, a publié une circulaire instituant un processus de consentement préalable à l’application des ATD, ce n’était pas assez pour une catégorie de riches qui préfèrent déposer leur argent dans des coffres-forts ou dans des banques étrangères.

Ce n’est pas une déduction. C’est un fait prouvé. D’abord, les investissements des Marocains à l’étranger ont augmenté de 48% entre 2016 et 2019. Au titre des neuf premiers mois de l’année 2019, le flux net des Investissements directs marocains à l’étranger (IDME) a plus que doublé, passant de 2,96 milliards de dirhams à fin septembre 2018 à 6,57 milliards de dirhams à fin septembre 2019. Une fuite des capitaux qui ne dit pas son nom mais qui s’accentue de plus en plus. Pour ce qui est des comptes bancaires vidés, qui mieux que le Wali de la banque centrale, Abdellatif Jouahri, peut attester de cette vérité?

Connu pour son franc-parler, Abdellatif Jouahri, qui ne manque jamais de créer un débat avec ses révélations et déclarations inédites, a levé récemment le voile sur ce malaise qui ronge l’économie marocaine. Lors du point de presse, le 24 septembre 2019, qui a suivi la première réunion de politique monétaire de l’année 2019, il a déclaré sans détours que «sur les 5 à 10 dernières années, annuellement, la masse fiduciaire a augmenté de 10 milliards de dirhams. Ces deux dernières années, elle a augmenté de 17 à 18 milliards de dirhams par an.» Abdellatif Jouahri avait aussi alerté du fait que les dépôts bancaires étaient passés de 6% de hausse il y a deux ans à 3,5% aujourd’hui. S’agit-il de l’effet du durcissement des mesures de lutte contre le blanchiment d’argent? Est-ce un symptôme du manque de visibilité et de confiance dans l’économie? Ou alors est-ce la peur du fisc, qui a durci ses contrôles ces dernières années?

Fuite des capitaux
La pression fiscale a fini par pousser les riches à «protéger» leur argent contre une machine qui broie tout sur son chemin. Elle a fini aussi par coûter sa place à l’ancien patron de la DGI qui, apparemment, avait appliqué les consignes «au pied de la lettre». Le manque de confiance que le wali de Bank Al Maghrib répète à chaque réunion avec la presse est en soi un message politique qui signifie que le gouvernement El Othmani est indigne de confiance. D’ailleurs, il ne s’en cache pas et l’exprime ouvertement.

Selon Abdellatif Jouahri, il y a bien un problème de confiance. «Sur la base de mon expérience, je peux vous dire que c’est le politique qui commande tout. Je mets le politique en tête des facteurs déterminants. Ce qui impacte la situation, c’est d’abord le politique. Un opérateur économique a besoin de visibilité, de confiance, de savoir où on va. Quand un opérateur voit tous les jours les politiques se crêper le chignon, comment voulez-vous qu’il prenne des risques?», affirme Jouahri, en faisant allusion aux tensions continues entres les principaux partis politiques formant le gouvernement.

Manque de confiance
Mais ouvrons une parenthèse ici avant de revenir au dilemme financier du gouvernement. Le manque de confiance des hommes d’affaires marocains cache deux postulats. D’abord, leur manque de visibilité vient aussi du fait de la décroissance économique et la baisse des crédits aux entreprises. Cette morosité économique, la banque centrale en est, en partie, responsable. Sa politique monétaire accommodante ciblant la stabilité des prix, au lieu de soutenir la croissance économique, préconise la prudence dans l’octroi des crédits et se focalise sur comment maintenir l’inflation à 2% pour s’aligner sur les standards des pays formant le comité Bâle. Lequel comité a un droit de regard sur la politique même du FMI et de la Banque mondiale. Aussi, Bank Al Maghrib, dont l’indépendance et le manque de contrôle posent une grande interrogation, veut coûte que coûte maintenir stables les prix de produits et services qui ne concernent pas l’écrasante majorité des Marocains (problématique de l’inflation sousjacente) à un moment où l’économie fait face à divers risques: désinflation, déflation, décélération de la croissance, décroissance et chômage structurel.

Les deux faces du gouvernement
Sous un autre angle, le gouvernement commet une double erreur. Tantôt, en jouant les «durs» après des années de laxisme et de laisser-aller, en lançant à tout va des redressements fiscaux dont le degré de sévérité a atteint des sommets inquiétants et les redoutables ATD, dont le bouc-émissaire était l’ancien patron de la DGI Omar Faraj. Et tantôt, à défaut de solutions, en jouant la carte de l’amnistie, ce qui renforce le sentiment d’impunité fiscale et ne permet pas de collecter plus de 3 milliards de dirhams (au lieu de dizaines de milliards de recettes fiscales). Le tollé créé autour des ATD et des redressements fiscaux (qui rappelle la fameuse opération d’assainissement de 1996) révèle, par ailleurs, la lâcheté d’une certaine catégorie de riches à la tête de conglomérats qui ont, longtemps, profité de la rente pour faire des bénéfices pharaoniques: exonérations partielles et totales comme celles dont profitent annuellement les promoteurs immobiliers, laxisme de l’administration dans le recouvrement des impôts et taxes, corruption… Ils ont de tout temps tiré profit d’un système foireux et dévoyé. Et lorsque l’Etat se trouve dans des difficultés financières, leur égocentrisme prend le dessus. Ainsi, ils tournent le dos à ceux-là mêmes qui les avaient jusqu’à un passé récent dorlotés et choyés.

Le Maroc est un pays où il fait bon d’investir car la moisson dépasse de loin les attentes. Il n’y a pas une filiale d’une multinationale qui ne réalise pas des bénéfices faramineux au-delà de toute espérance. La Lydec ou la Redal sont, entre autres, un exemple édifiant. Elles font le bonheur de leurs maisons mères respectives. Jouant la carte de l’intégrité dans leur pays d’origine, beaucoup de multinationales acceptent d’évoluer dans un climat d’affaires malsain où les règles du jeu ne sont pas toujours claires, tant que le profit est au rendez- vous. Aujourd’hui, le gouvernement balise le terrain aux investisseurs étrangers à coups d’exonérations et d’incitations fiscales et ferme les yeux sur les dividendes en devises qui quittent le pays sans qu’une partie ne soit réinvestie au Maroc comme convenu, et acquiesce aux demandes des riches locaux sans qu’aucun investissement créateur de richesses et d’emplois ne soit consenti et sans les obliger à s’acquitter de leurs charges sociales et des impôts, encore moins celui sur la fortune quand les temps sont durs.

Au bonheur des opportunistes
Non seulement ces derniers ne réinvestissent pas dans l’économie une partie de leurs profits, mais en plus, ils ne se privent et ne se retiennent pas, eux et leur progéniture, d’afficher leur fortune (limousines, voitures de luxe…) de manière ostentatoire, dans une foire aux vanités, dans le cadre de mariages féeriques dignes des mille et une nuits. On dirait que certains riches dépensent sans compter.

Quand on voit un Donald Trump contraindre des mastodontes américains et mondiaux du commerce et des services à investir d’abord aux Etats-Unis et à payer des impôts élevés pour le bien de leur pays, et que ces derniers finissent par accepter, l’on se dit que ces riches sont des nationalistes. Chez nous, la rente a enfanté une catégorie d’hommes d’affaires opportunistes, avides de profits, qui se soucient très peu de l’avenir de leur pays.


1 commentaire

  • Amine

    27 Novembre 2019

    En fait Marx n’avait pas tord....les voraces ne se rassasient pas.

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