De la misère et de l'humiliation

AU MAROC, LA PAUVRETÉ TOUCHE 24% DE LA POPULATION

Ils sont 9 millions de Marocains à être considérés comme pauvres ou menacés de pauvreté, d’après la Banque mondiale. Un chiffre sidérant qui est appelé à croître au vu de la politique d’austérité budgétaire du gouvernement.

Petit rappel d’une scène désolante encore fraîche dans nos mémoires: la bousculade qui a fait 15 morts (des femmes) et 5 blessés, le 19 novembre 2017, lors de la distribution de denrées alimentaires par une association locale à Sidi Boulaalam, petit bourg à une soixantaine de kilomètres d’Essaouira, dans la région de Marrakech-Safi.

«Vingt-cinq kilos de farine, 10 kilos de riz, 5 paquets de sucre semoule, 5 boîtes de thé, 5 litres d’huile», c’est le contenu du pack d’aide alimentaire pour lequel des femmes sont venues en surnombre dont 15 y ont laissé la vie. C’est dire que le Maroc, ce n’est pas que Marrakech ou Casablanca, c’est aussi ces régions montagneuses coupées du reste du Royaume, privées presque de tout où végètent des millions de Marocains de «deuxième catégorie » en proie à un climat des plus durs et à la pauvreté extrême.

Faut-il attendre à chaque fois un organisme international de la trempe de la Banque mondiale pour se remettre en question et être choqué par des chiffres sur la pauvreté qui donnent à réfléchir? «Le nombre de pauvres et de non-pauvres risquant de basculer dans la pauvreté est étonnamment élevé», alerte la Banque mondiale dans un rapport de suivi publié le mardi 9 octobre 2019. Le chiffre a de quoi inquiéter: «Plus de 24% de la population, soit près de 9 millions de Marocains, sur 35,2 millions d’habitants en 2018, peuvent être considérés comme pauvres ou menacés de pauvreté ». Au sein de cette catégorie, on trouve, bien entendu, les personnes du troisième âge qui souffrent le martyre avec leur pension insignifiante, les veuves, les chômeurs… La Banque mondiale s’est penchée sur la situation économique au Maroc et sur les défis à relever, notamment, ceux liés à la pauvreté ambiante. L’institution de Bretton Woods prévient de cinq risques externes et internes qui menacent l’économie marocaine, dont la pauvreté.

Économie grippée
Dans son rapport, plusieurs facteurs expliquent cet état des lieux. D’abord, le ralentissement du PIB (2,7%, prévision 2019) dû à un «déclin de l’agriculture». La saison agricole 2018-2019 au Maroc a en effet été morose, principalement en raison de la rareté des pluies. Ensuite, le chômage est l’un des défis qui pèsent sur la croissance du Maroc. Selon la Banque mondiale, le taux de chômage au Maroc est «élevé en particulier pour les jeunes et les femmes», en dépit des indicateurs positifs sur sa baisse.

Globalement, la machine économique est grippée. «L’économie marocaine continue de tourner à un niveau inférieur à son potentiel, le secteur agricole non irrigué contribuant à sa volatilité et les autres secteurs enregistrant une reprise timide. Le PIB réel devrait continuer de ralentir pour atteindre 2,7% en 2019». Voilà le tableau que dresse la Banque mondiale de l'économie marocaine dans son rapport. Les experts de la Banque mondiale expliquent ce taux de croissance en deçà des attentes et du potentiel du pays par le recul de la production agricole (-2,1%). La croissance non agricole s'améliorera, certes, mais ne pourra pas compenser. Mais aussi par la contribution des exportations nettes, qui demeure négative, traduisant la faible compétitivité des exportations et la dépendance à l'égard des importations énergétiques. La faiblesse du taux de croissance ne se limitera pas à l'année 2019, à en croire les prévisions de la Banque mondiale. Cette dernière table sur un taux de croissance de 3,3% en moyenne en 2020-2021.

Austérité budgétaire
Les chiffres sur la pauvreté au Maroc sont élevés par rapport à ceux (non actualisés) du Haut-Commissariat au Plan. En janvier 2018, la ministre PJDiste de la Famille et de la Solidarité, de l’Egalité et du Développement social s’est basée sur les chiffres du HCP pour faire une déclaration qui a fait date. «Quand on gagne 20 dirhams par jour au Maroc, on n’est pas pauvre». La ministre PJDiste, invitée le 25 janvier 2018, à une rencontre de la Fondation Fkih Titouani, à Salé, avait estimé que nous ne pouvons parler de pauvreté, au Maroc, pour quelqu’un qui gagne 20 dirhams par jour.

Pour étayer son propos, et de manière encore plus gauche, Bassima Hakkaoui a fait appel aux statistiques du Haut-Commissariat au Plan (HCP), insistant sur le fait que le nombre de pauvres, au Maroc, a reculé de 10 à 4 millions de personnes vivant avec 20 dirhams par jour, alors que les citoyens souffrant de pauvreté extrême, soit ceux qui vivent avec dix dirhams par jour, sont au nombre de 450.000. Elle avait enfoncé le clou en assurant que ceux qui gagnaient 3.000 dirhams par mois pouvaient subvenir à leurs besoins de première nécessité.

Des déclarations qui lui ont valu une volée de bois vert sur les réseaux sociaux. Faisant l’objet d’une campagne d’indignation, la ministre avait rétorqué en niant avoir fait ces déclarations tout en laissant entendre qu’elle était «victime d’une campagne d’intimidation».

Mais quoi qu’il en soit, cette histoire rappelle la difficulté au Maroc à délimiter un seuil de la pauvreté. En tout cas, la Banque mondiale s’est basée sur un seuil de dépenses de 5,5 dollars en PPA (parité de pouvoir d'achat) pour dire que 24% de la population marocaine peuvent être considérés comme pauvres ou menacés de pauvreté. Un chiffre sidérant qui est appelé à croître au vu de la politique d’austérité budgétaire du gouvernement. Et la solution à cette menace qui plane sur le pays n’existe pas dans les grandes lignes ou les mesures à demi-teinte de la loi de finances.


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