LA MUSIQUE DANS L'ÂME

Les festivals et moussems créent une dynamique sociale et économique importante. Leur business plan est indépendant de l’état du ciel et de la valeur du dirham. Ils créent des emplois et font vivre des milliers d’artisans, de prestataires… Ils font bénéficier le Maroc d’une visibilité unique à l’international.

Depuis plusieurs années, les étés se suivent et se ressemblent au Maroc. Encore cette année, la saison estivale doit être marquée par l’organisation de nombreux festivals aux quatre coins du Royaume: le Moussem d'Assilah, du 16 juin au 12 juillet, Mawazine, à Rabat, du 21 au 29 juin; à cheval, au cours de la même semaine, Festival Gnawa d’Essaouira du 19 au 23 juin; Festival des musiques sacrées de Fès, du 14 au 22 juin, Festival de Timitar, du 3 au 6 juillet, à Agadir,... et la liste pourrait être allongée sur plusieurs lignes. Et ce n’est qu’en comptabilisant les festivals à venir: rien que cette semaine, on en a terminé avec le Festival des cerises de Sefrou et celui de Tantan, qui viennent respectivement de se dérouler du 13 au 16 juin et du 14 au 18 juin. En somme, c’est un été de fête qu’est, actuellement, en train de vivre le Maroc.

Dans une certaine mesure, l’organisation de telles festivités, dans l’actuelle conjoncture, pourrait surprendre l’observateur non-averti. En effet, depuis trois ans, le Maroc vit une crise sociale inédite depuis au moins deux décennies et qui s’est traduite par de nombreux mouvements de protestation, notamment à Al-Hoceima et Jerada. En cause, les politiques néolibérales estampillées Fonds monétaire international (FMI) appliquées avec zèle aussi bien par le gouvernement PJD (Parti de la justice et du développement) de Abdelilah Benkirane (janvier 2012-avril 2017) que par son successeur, mené par Saâd Eddine El Othmani, également du PJD.

D’ailleurs, l’année dernière, beaucoup avaient appelé au boycott des festivals organisés ici et là pendant l’été, surtout celui de Mawazine en raison des coûts faramineux qu’il engendrerait (une soixantaine de millions de dirhams, selon les derniers chiffres publiés en 2015), et avaient appelé les entreprises qui les financent à réinvestir leur argent dans des projets autrement importants à leurs yeux, tels des écoles ou des hôpitaux Mais finalement, les Marocains avaient massivement répondu présents et des records d’audience avaient même été battus (2,5 millions de spectateurs par exemple, justement, à Mawazine, contre «seulement » 2 millions l’année précédente, sans compter les téléspectateurs, encore plus nombreux). Paradoxe?

Des festivités réinventées
Pas vraiment. Car ce qu’il faut garder en tête, c’est que les festivals font depuis belle lurette partie, contrairement à une idée reçue, de la culture marocaine; quoiqu’ils s’incarnaient différemment: c’était les fameux moussems, ou hiloulas dans le cas des Juifs, qui, d’ailleurs, ne manquaient souvent pas de revêtir une dimension artistique, dans la mesure où certains chants et danses les accompagnaient systématiquement.

Dans l’imaginaire populaire, certaines confréries religieuses, unies en général autour d’un saint dont ces moussems célébraient la mémoire, renvoient même désormais d’abord à leur production musicale, tels les Gnawa et dont le festival à Essaouira, lancé à la fin des années 1990 par la femme de communication Neila Tazi, n’est in fine qu’une réinvention moderne de festivités bien plus anciennes. Ce dernier festival est justement exemplaire pour au moins trois raisons. D’abord, il est apparu à un moment, celui de la fin de règne de feu Hassan II, où le Maroc entame le virage de sa démocratisation, portée au pinacle dès après l’intronisation de S.M. le roi Mohammed VI le 30 juillet 1999 et la proclamation, le 12 octobre de la même année, du «nouveau concept de l’autorité» (selon la propre expression royale, utilisée dans un discours resté célèbre à Casablanca).

Cette démocratisation, elle n’a pas été que politique, mais aussi et surtout culturelle, et c’est là, justement, la deuxième raison de l’exemplarité du Festival Gnawa d’Essaouira: il a permis à toute une génération de Marocains d’accéder, plus facilement, à une culture qui leur a été, pendant plusieurs décennies, presque interdite du fait de nombreuses contraintes structurelles.

C’est ainsi que S.M. Mohammed VI a veillé, depuis sa montée sur le trône, à appuyer à travers son haut patronage les nombreux festivals ayant essaimé depuis le début du siècle de par le Royaume, et pour ce qui s’agit par exemple de Mawazine, a même confié le soin à son secrétaire particulier, en l’occurrence Mohamed Mounir Majidi, d’en faire un des plus grands festivals du monde arabe et d’Afrique, si ce n’est du monde tout court, après que ledit festival a été lancé en 2001 par l’association «Maroc Cultures».

Destination très courue
Depuis juillet 2015, c’est le président- directeur général de l’opérateur téléphonique Maroc Telecom, Abdeslam Ahizoune, que l’on retrouve aux manettes du festival r’bati. Ce dernier a la particularité d’être proche du sérail, et d’ailleurs pour beaucoup d’autres festivals on trouve, derrière, des personnalités aux accointances similaires: l’homme d’affaires et ministre de l’Agriculture et de la Pêche maritime, Aziz Akhannouch, pour Timitar; l’ancien ministre des Affaires étrangères, également ancien ministre de la Culture, Mohamed Benaissa pour le moussem d’Asilah, le président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima et ancien secrétaire général du Parti authenticité et modernité (PAM), Ilyas Elomari, pour le festival Twiza de Tanger;... Preuve qu’en la matière l’oeil royal n’est jamais loin.

Exposition médiatique
Désormais, les Marocains peuvent s’enorgueillir de la présence, sur les bords de l’oued Bouregreg où se déroule le festival, de stars internationales telles Travis Scott ou les Black Eyes Peas; ce qui nous ramène à la troisième raison pour laquelle l’organisation de tels festivals ne peut qu’être bénéfique: l’exposition médiatique. D’hermétique cité atlantique, certes connue pour avoir abrité le tournage d’Othello, film mythique d’Orson Welles, à la fin des années 1940 et été une destination hippie très courue à l’époque où le «Flower Power» était au firmament, Essaouira est devenue une destination touristique phare qui chaque année accueille des centaines de milliers de personnes venues du monde entier pour admirer ses remparts et ressentir les vibrations ses alizés où les mouettes aiment à suspendre leur envol. Presque toutes les autres villes connaissant l’organisation de festivals peuvent en dire autant; ce qui, naturellement, ne peut qu’être bénéfique pour les affaires et même pouvoir financer, grâce au drainage de nouveaux capitaux, les différents projets sociaux que réclament tant les tenants du boycott. De quoi satisfaire tout le monde, en somme.

Stars internationales
Les Marocains auront ainsi le choix, tout au long des trois mois à venir, en ce qui s’agit de programmation culturelle: Gnawa et, plus généralement, musiques du monde en ce qui s’agit du Festival d’Essaouira, de Mawazine et de Timitar; presque dans le même sillage, du 14 au 22 juin, les musiques sacrées à Fès, avec le Festival de Fès organisé depuis maintenant un quart de siècle par la Fondation Esprit de Fès; du jazz avec d’abord Jazzablanca, comme on peut le deviner à Casablanca, du 2 au 7 juillet, et Tanjazz, à Tanger, du 15 au 22 septembre, en attendant éventuellement le Jazz au Chellah, financé en grande partie par l’Union européenne (UE); à la rentrée, les musiques dites «de jeunes», avec L’Boulevard, également à Casablanca; enfin, on peut y ajouter les tournées organisées par différents opérateurs de télécommunication et qui, en se rendant dans plusieurs villes, permettent à tout un chacun de jouir de la production artistique d’ici et d’ailleurs jusque chez lui. L’été 2019 promet, en tout état de cause, d’être chaud bouillant; habitude oblige...


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