Nasser Zafzafi proposé pour le Prix Sakharov

Nacer Zefzafi ©ph:DR

Le vote de la discorde


Pas sûr que les autorités marocaines voient d’un bon oeil la remise par le Parlement européen du prix Sakharov au leader du Hirak ach-chaâbi du Rif...

Bien qu’emprisonné depuis plus de 16 mois et condamné le 26 juin 2018 à 20 ans de prison ferme par la chambre criminelle de la cour d’appel de la ville de Casablanca, Nasser Zafzafi n’en est pas pour autant reclus médiatiquement. Bien au contraire, le leader du Hirak ach-chaâbi du Rif, mouvement social qui avait défrayé la chronique dans la province d’Al-Hoceïma suite au décès accidentel du poissonnier Mohsine Fikri en octobre 2016 -broyé par un camion de ramassage d’ordures-, continue de faire les grands titres de la presse non seulement nationale, mais également étrangère.

Le 25 octobre 2018, il pourrait bien remporter le prix Sakharov pour la liberté de l’esprit, prestigieux prix remis annuellement par le Parlement européen à des personnes ou des organisations militant pour les droits humains, le plus souvent au péril de leur vie.

M. Zafzafi figure dans la liste finale des candidats aux côtés du cinéaste ukrainien Oleh Sentsov, qui croupit dans les geôles russes depuis mai 2014 en raison de son soutien aux révolutionnaires d’Euromaïdan lors du Printemps de Kiev de 2013/2014, ainsi que neuf organisations non gouvernementales actives dans le domaine de l’aide et de la protection des migrants en situation irrégulière en mer Méditerranée.

“Encourager” le Hirak
Il a notamment bénéficié de l’appui des eurodéputés Kathleen Van Brempt, Bart Staes, Kati Piri et Judith Sargentini, tous originaires des Pays-Bas, pays où vit une importante diaspora rifaine et qui par ailleurs accueille le Mouvement du 18-Septembre pour l’indépendance du Rif, que les autorités marocaines accusent d’avoir financé le Hirak ach-chaâbi et dont elles avaient demandé en juin 2017 l’extradition du fondateur et leader, Saïd Chaou.

Les parlementaires néerlandais avaient pesé de tout leur poids pour que le nom de M. Zafzafi figure dans la sélection annoncée le 9 octobre. Dans une tribune publiée le 27 septembre dans différents médias, ils avaient motivé leur soutien à l’activiste rifain par le fait qu’ils veulent «encourager » le Hirak ach-chaâbi «et signifier aux autorités marocaines que des manifestations pacifiques doivent être autorisées dans un État de droit démocratique». «Nasser Zafzafi est notre candidat en raison de son courage, de sa combativité et de sa persévérance et en tant que signal aux autorités marocaines que l’Europe rejette avec insistance le traitement inhumain des militants. Avec sa nomination, nous voulons également porter notre attention sur tous les autres militants qui ont fini en prison et sur le vendeur de poissons, Mohsine Fikri, qui, dans la nuit du 28 au 29 octobre 2016, a perdu non seulement son gagne-pain, mais aussi sa vie dans un camion à ordures,» ont-il plaidé. Pas sûr que les autorités marocaines voient tout cela d’un bon oeil.

Si, pour l’instant, elle ne s’est pas prononcée à ce sujet, Rabat aurait néanmoins tenté, selon différentes sources, d’infléchir le vote, de sorte à ce que le nom de M. Zafzafi soit écarté. Rappelons que le gouvernement marocain considère que les événements d’Al-Hoceïma ne regardent que lui et que toute prise de parti d’un État tiers ou d’une institution étrangère constitue une atteinte à sa souveraineté.

Des propos qui avaient notamment été tenus le 28 septembre 2018 dans la ville de New York, aux États-Unis, en marge de la 73ème assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) par le ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, Nasser Bourita, à son homologue néerlandais Stef Blok, quelques semaines après que ce dernier ait soumis à la commission des affaires étrangères du parlement de son pays -le 5 septembre- un rapport au sujet du Hirak ach-chaâbi.

«Cet acte ne saurait être accepté par le Royaume du Maroc, et il constitue une prise de position négative flagrante à l’endroit du Royaume et il comporte des contrevérités certaines, des termes inadaptés, des appréciations erronées des faits et des réflexions inappropriées,» avait fustigé le chef de la diplomatie marocaine.

Le Parlement européen pourrait ne pas se risquer à s’attirer les foudres du Maroc en raison des nombreux intérêts communs en matière de sécurité et de lutte contre la migration irrégulière ou encore de la pêche, dont l’accord bilatéral signé le 24 juillet après des négociations marathon de sept rounds attend encore d’être ratifié, mais de telles questions pourraient ne pas entrer en ligne de compte à l’heure du vote final, surtout de la part des partis de gauche, où M. Zafzafi semble trouver ses principaux soutiens -Mmes Van Brempt, Piri et Sargentini et M. Staes en sont d’ailleurs issus. Ce dernier a, en vérité, davantage à craindre de ses concurrents que de l’hypothétique travail de lobbying du Royaume dans les couloirs de Bruxelles.

Atteinte à la souveraineté
M. Sentsov pourrait notamment être privilégié, en raison des relations plus que tendues par les temps qui courent entre les institutions européennes et Moscou, accusée d’ingérence dans nombre de scrutins -notamment celui afférent au Brexit, en juin 2016- et accusée en mars 2018 de l’empoisonnement de son ancien agent Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia en plein territoire britannique. Pour sa part, le père de M. Zafzafi, Ahmed Zafzafi, avait diffusé le 8 octobre sur les médias sociaux où il avait dénoncé le manque d’appui des organisations marocaines à son fils; appui que l’Europe, «qui ne nous appartient ni continentalement, ni linguistiquement, ni ethniquement», a selon lui été plus prompte à apporter.

Le principal concerné, qui a publié le 15 octobre une lettre ouverte aux «hommes et femmes libres du Rif» pour commémorer les deux ans de disparition de M. Fikri, s’est gardé d’évoquer le sujet -M. Zafzafi a également appelé les activistes du Hirak ach-chaâbi à ne plus se jeter des accusations de traîtrise les uns les autres, sans donner davantage de détails. Il n’en devrait pas moins être en train de retenir son souffle, dans l’attente du jour fatidique...

Laisser un commentaire

Merci de cocher cette case