UN NOUVEAU MOUVEMENT SOCIAL

LES STADES ET LE RAP

Les jeunes y affirment une identité propre dans une logique de rassemblement soit dans les stades soit dans la chanson.

C’est ainsi: il faudra bien se résoudre à revoir ses tablettes habituelles. Cellesci aidaient à appréhender les réalités sociales, les besoins et les attentes, les aspirations aussi, leurs formes d’expression enfin. C’était pratiquement l’ancien monde avec ses acteurs, partisans, syndicalistes ou associatifs, il avait ses codes et l’on essayait de les décrypter en apportant des réponses, satisfaisantes ou non. C’était cela le déroulé de la vie politique, pas seulement au Maroc d’ailleurs.

Aujourd’hui, rien ne va plus et il est difficile de dire aux uns et aux autres «Faites vos jeux». Faire quoi? Avec qui? Le phénomène actuel observé avec ce qui se passe dans nos stades et dans la chanson –le rap surtout- ne permet plus d’avoir ni une boussole ni encore moins un mode d’emploi. Dans les stades, les tifos -comme on les appelle- sont les messages des supporters d’un club de foot qui choisissent le terrain pour s’exprimer. Cela a commencé avec le Raja de Casablanca, on le sait; puis ce phénomène s’est délocalisé et démultiplié ailleurs du côté des supporters de l’autre grand club de la métropole économique, le Wydad, pour se régionaliser à Tanger, à Tétouan et ailleurs.

Le football n’est plus seulement un spectacle qui mobilise des dizaines de milliers de personnes, partisanes d’un club ou d’un autre. Il a généré un mouvement ultra qui, au-delà du seul cadre sportif, s’est transformé pour devenir un cadre et un environnement d’expression et de protestations sociales de la jeunesse. Cette mobilisation-là est devenue une force; non pas en termes électoraux et en chiffres, mais en capacité d’influence et de pression. Ce n’est pas une force homogène mais un capital formé par ce qui apparait comme une nouvelle forme de solidarité. Il y a là de la mobilisation, un engagement, l’acte de décès de la peur -une citoyenneté pleine et entière d’une classe d’âge sans pères partisans mais qui prend conscience de sa place et de sa fonction. Ira-t-elle au-delà? Y aura-t-il une coordination et des interactions entre ces ultras? Une action collective à terme est-elle envisageable? Une réponse définitive ne peut être donnée à cet égard. Mais une chose est sûre: ce mouvement ne va pas cesser; il trouve, chaque semaine, une opportunité de se redynamiser, de se ressourcer même et d’accroître son attractivité.

Ce phénomène enregistre un avatar qui le conduit dans le périmètre de la chanson et plus précisément encore du côté des rappeurs marocains. L’affaire du trio Weld L’Griya, Lazaar, Gnawi qui ont sorti il y a quelques semaines une chanson intitulée «Acha Achaab» (vive le peuple) cristallise cette question. Avec quelque 15 millions de vues et 700.000 likes, il y a matière à interrogation. L’un des trois, Gnawi, vient d’être condamné, le lundi 25 novembre, à un an de prison ferme. Sa chanson se veut l’expression d’une jeunesse marginale, exclue; exprimant un cri de coeur et de détresse. Faut-il s’en alarmer? Il faut en tout cas s’attacher à démonter les processus qui ont contribué à créer cette situation. C’est l’échec des acteurs traditionnels de la socialisation que sont les associations installées, les partis et autres. C’est un mouvement social contestataire hors du système institué. Les jeunes y affirment une identité propre dans une logique de rassemblement soit dans les stades soit dans la chanson et le rap, lequel jouit d’un immense champ potentiel sur les réseaux sociaux. Ce public-là, les supporters des stades ou les internautes, n’est pas homogène: on y trouve bien des degré d’implication et d’engagement distincts. Mais il se retrouve homogénéisé par des sentiments partagés tels la frustration, l’exclusion sociale et l’absence de perspective pouvant nourrir quelque espoir.

Quelle réponse y apporter? Si elle est d’ordre sécuritaire -et seulement cela- rien ne garantit le résultat, l’ordre public et ses exigences ne pouvant cependant être évacués. Mais il faut aller au-delà et bien comprendre que c’est la cohésion sociale qui est menacée et qu’il faut la ressouder en encadrant ce mouvement et en mobilisant ce potentiel contestataire autour de projets, de programmes peuvant entraîner l’adhésion. Ce marché de la contestation avec ses différentes formes dans les stades, les chansons ou chez les rappeurs repose la problématique actuelle de la réhabilitation de l’institutionnel et du politique aux yeux des jeunes et des citoyens. Un message fort, porteur de sens, à ne pas négliger...


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