Aux origines des maux de l'USFP

LE PARTI DE LA ROSE TRÈS AFFAIBLI PAR LES AGITATIONS INTERNES

L’USFP paie actuellement les confrontations qui ont jalonné son histoire récente.

Dans l’imaginaire et bien que ce nombre ait augmenté, l’âge de 60 ans reste souvent associé à la retraite. Difficile de ne pas y penser surtout en ce qui s’agit de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), qui, cette année 2019, achève sa sixième décennie d’existence. Car le fait est que le parti de la rose paraît aujourd’hui en bout de course.

L’USFP compte, certes, toujours: si l’on s’en tient par exemple au critère de la participation politique, elle fait aujourd’hui acte de présence dans l’Exécutif en la personne de Mohamed Benabdelkader, ministre de la Justice dans le cabinet actuel de Saâd Eddine El Othmani, et occupe même en la personne du président de sa commission administrative, Habib El Malki, le troisième poste de responsabilité dans la hiérarchie de l’Etat, à savoir celui de président de la Chambre des représentants, directement après ceux de Roi et de Chef du gouvernement. Mais difficile, toutefois, de ne pas relever sa chute au cours des derniers scrutins: aux législatives du 7 octobre 2016, elle aurait même pu se retrouver privée de groupe parlementaire à la Chambre des représentants, puisqu’elle n’avait obtenu que vingt sièges, soit le minimum requis pour pouvoir y prétendre -à titre de comparaison, l’USFP avait pu compter sur trente-neuf élus au cours de la législature ayant fait suite aux élections du 25 septembre 2011; presque le double.

Le début de l’agonie
De fait, il serait aujourd’hui carrément question de mort clinique de l’«Ittihad» (l’union, en arabe): n’était son utilisation contre le Parti de la justice et du développement (PJD) dans les tractations ayant mené à la formation du gouvernement El Othmani I, d’aucuns assurent que le parti serait actuellement réduit à sa taille véritable de formation n'ayant d'autre vocation que d’«animer le championnat» électoral, pour reprendre une terminologie sportive. «Cela fait au moins vingt ans que l’USFP n’existe plus,» affirme même un ancien cador du parti. Car pour dater le début de l’agonie, si l’on peut l’appeler ainsi, certains vont plus loin que l’arrivée aux commandes de Driss Lachgar au poste de premier secrétaire au IXe congrès de décembre 2012, comme le plaident souvent les contempteurs de l'actuelle direction.

Le véritable cerveau
«Son élection n’a été que l’aboutissement d’un long processus de déclin interne,» poursuit notre source. Selon cette dernière, il faut remonter jusqu’au gouvernement d’alternance démocratique, dirigé de février 1998 à octobre 2002 par l’ancien premier secrétaire Abderrahmane Youssoufi. «C’était un moment décisif dans l’histoire du pays, où l’USFP se devait de prendre ses responsabilités, mais il y a eu beaucoup de déçus, ce qui, malheureusement, a conduit à des guerres d’ego qui, aujourd’hui encore, continuent de miner le parti,» expose-t-elle.

Ces «guerres d’ego» s’étaient notamment traduites, dès avril 2001, par un VIe congrès particulièrement houleux: c’est à cette occasion que la Confédération démocratique du travail (CDT), qui constituait jusqu’alors le bras syndical du parti, ainsi que des leaders de la jeunesse tels Mohammed Sassi et Mohammed Hafid ont fait défection, pour donner lieu à ce qui constitue en partie aujourd’hui la Fédération de la gauche démocratique (FGD). Plus tard, d’autres figures de la formation, à l’instar de Abdelkrim Benatiq et de feu Abdelmajid Bouzoubaâ, s’en iront respectivement créer au milieu des années 2000 le Parti travailliste (PT) -en juillet 2005- et le Parti socialiste (PS) -en avril 2006-: les deux hommes ont, depuis, retrouvé la formation lors d’une fusion entérinée en juillet 2013 -M. Benatiq se retrouvera même ministre délégué aux Marocains résidents à l’étranger et aux Affaires de la migration dans le gouvernement El Othmani I. Mais il faut dire aussi que les confrontations font partie de l’ADN de l’USFP: elle-même est issue d’une scission de l’Union nationale des forces populaires (UNFP), créée, à la fin des années 1950, à partir d’une première scission du Parti de l’Istiqlal (PI).

Puis, au moment où le père fondateur de l’USFP, Abderrahim Bouabid, commence à tomber malade à la fin des années 1980, des conflits intestins se déclenchent, déjà, entre différents courants, qui voient l’avocat Ahmed Benjelloun mettre les voiles pour créer le Parti de l’avant-garde démocratique et socialiste (PADS) -en octobre 1991- et surtout, au plan interne, les luttes d’influence opposent M. Youssoufi à Mohamed El Yazghi; ce qui pousse un moment le futur Premier ministre à s’installer dans la ville de Cannes, en France, loin du tumulte. L'ascension de M. Lachgar est, soit dit en passant, directement imputable à cette séquence de l'histoire de l'USFP puisque c'est M. El Yazghi qui a aidé le concerné à se propulser sur les devants de la scène: président du groupe parlementaire, il fut un des plus virulents critiques de M. Youssoufi et aida son parrain politique à mettre la main sur le parti en novembre 2003.

Énième positionnement
«C'est quelqu'un qui, d'abord, n'a aucun scrupule, et qui fait toujours le nécessaire pour atteindre ses objectifs, sans se soucier des on-dit,» commente un Ittihadi de la première heure qui se souvient que le concerné, encore étudiant à l'Université Mohammed-V à la fin des années 1970, ne se laissait aucunement démonter et n'avait pas froid aux yeux lors des affrontements dans les campus avec ceux que l'on qualifiait alors d'«obscurantistes », c'est-à-dire les islamistes, malgré le danger parfois physique encouru. Pour l'anecdote, MM. Lachgar et El Yazghi avaient par la suite rompu et il se dit que le deuxième est le véritable cerveau de la scission menée par le courant «Démocratie et ouverture» de feu Ahmed Zaïdi: c'est d'ailleurs son fils, Ali El Yazghi, qui s'était retrouvé à la barre du parti de l'Alternance démocratique (AD), auquel les mutins avaient donné naissance en mai 2015 avant d'être interdit par le ministère de l'Intérieur en juillet 2016, à la veille des législatives.

Mais M. Lachguar a surtout été bien aidé par la montée en puissance de Abdelilah Benkirane: populiste, l'ancien Chef du gouvernement et ancien secrétaire général du PJD ne pouvait, dans certaines sphères de l'Etat, trouver d'opposants que dans des personnalités de la trempe du leader socialiste ou encore de Hamid Chabat, élu secrétaire général du PI à juste deux mois d'intervalle, en octobre 2012. Sur un tout autre plan, l’USFP a également souffert de la création, en juillet 2008, du Parti authenticité et modernité (PAM), dans la mesure où ce dernier l’a concurrencé sur les mêmes idées de gauche: M. Lachgar qualifiait lui-même, lors d’une rencontre-débat tenue en septembre 2016, le parti du tracteur de formation «la plus proche» de la sienne et appelait dans son autobiographie Le temps de la troisième alternance, publiée peu avant, à s’allier à lui.

Mais quand on se rappelle que l’intéressé avait tenu des propos quasi similaire à l’automne 2008 à l’endroit… du PJD, on peut se douter qu’il ne s’agissait que d’un énième positionnement politicien. Dans ces conditions, difficile d’imaginer un sursaut, à terme, de l’USFP: le parti est quoi que dise M. Lachgar -il avait martelé fin octobre dans l’hebdomadaire à Al-Ayyam que «ceux qui ont parié sur la fin de» la formation «se sont lourdement trompés»-, lourdement affecté par les agitations qui ont jalonné ses dernières années de vie et l’âge n’aidant pas, il lui deviendra sans doute de plus en plus difficile de prétendre à jouer les premiers rôles aux prochaines échéances électorales. De là à le dire condamné...


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