Le Pape chez le Roi du Maroc

La sainte alliance

Samedi 30 mars 2019, l’effervescence commence à monter à l’hôtel La Tour Hassan, à Rabat, à quelques pas de la cathédrale Saint-Pierre, où plus de 350 journalistes du monde entier ont été accrédités pour suivre la visite du Pape, les 30 et 31 mars 2019 au Maroc. Dans les artères de la capitale du Royaume, c’est le branle-bas de combat pour les forces de l’ordre, en uniforme ou en civil, qui se mettent en position à chaque carrefour pour laisser le champ libre aux cortèges du Roi Mohammed VI et du Pape. En effet, la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN) a mis en place des mesures sécuritaires de grande envergure.

Une armada de voitures de gros calibre et un effectif impressionnant d’agents des forces de l’ordre et de forces spéciales mobilisé dans plusieurs grandes artères de la capitale. Ainsi, certains points névralgiques ont été placés sous haute surveillance, comme l’esplanade de la Mosquée Hassan, la cathédrale Saint-Pierre, l’avenue Mohammed V, la gare de Rabat Agdal ou encore l’avenue Mohammed VI. Il est à noter qu’initialement, il était prévu que le pape François se rende également à Casablanca mais, pour des raisons sécuritaires, la visite s’est exclusivement concentrée sur Rabat.

Sous haute surveillance
Alors que quelques gouttes de pluie commencent à tomber -une pluie bienvenue pour les Marocains après des mois de sécheressedes milliers de personnes en djellabas et fez rouge traditionnel, en costume ou en tenue décontractée, musulmanes, chrétiennes et même juives, se sont donné rendez-vous dès midi sur l’esplanade de la Mosquée Hassan, où les deux chefs d’État prononceront plus tard un discours. Certains commencent à entonner des chants et des danses pour se réchauffer. Il faut être patient, entreprise d’autant plus complexe sans portable —il a fallu les déposer auprès de la sécurité à l’entrée de l’esplanade— ou connexion Internet. Le gospel a les faveurs d’un groupe de Subsahariens venus célébrer le christianisme africain alors que des youyous se font entendre ici et là.

Les parapluies commencent à s’ouvrir alors que certains s’abritent comme ils peuvent avec le coussin de leur chaise. Après deux heures d’attente, on annonce l’atterrissage imminent de l’avion de la compagnie Alitalia transportant le pape François.

A 14 heures, une immense clameur monte de la foule présente à l’aéroport. «Ils sont là», s’écrie une jeune demoiselle ivoirienne, qui a fait le voyage depuis Casablanca, où elle poursuit ses études. Apparaissent ainsi le Roi Mohammed VI, accompagné de Moulay El Hassan et de Moulay Rachid, et le pape François, qui vient de poser les pieds sur le tarmac de l’aéroport de Rabat-Salé, suivi de près par une cohorte de journalistes officiels du Vatican. Tous deux marchent doucement, en discutant à travers la haie d’honneur, jusqu’au salon royal, où le Roi offre lait et dattes au pape François, selon la tradition marocaine. Au même moment, sur l’esplanade, de nombreuses personnalités politiques font leur apparition à la Mosquée Hassan, dont les conseillers du Roi. Le gouvernement au complet a fait le déplacement, mené par le Chef du gouvernement, Saâd Eddine El Othmani. Seul manque à l’appel le ministre de la Justice, Mohamed Aujjar, qui représente le Maroc au 30ème Sommet arabe de Tunis. Il y a même le tonitruant Abdelilah Benkirane, ancien Chef du gouvernement, dans sa djellaba blanche, preuve de l’importance de l’événement.

Frayeur sur le parcours
Finalement, le pape François et le roi Mohammed VI s’acheminent vers la Mosquée Hassan; l’un en papamobile Mercedes, protégé de la pluie; l’autre en limousine décapotable noire, debout saluant la foule sous la capuche de sa djellaba jaune clair. Malgré la pluie, les Marocains, jeunes et moins jeunes, occupaient le parcours, certains se protégeant avec leur parapluie, d’autres la tête nue. C’est à ce moment- là qu’un adolescent de 17 ans surgit de la foule et se précipite en direction de la voiture du Roi, avant d’être vite intercepté puis plaqué au sol par les services de sécurité. L’incident est vite oublié.

Les deux chefs des croyants se tiennent désormais devant le pas de l’esplanade. La pluie s’intensifie et les 21 coups de canon protocolaires éclatent. Sous la clameur générale, chrétiens et musulmans se lèvent comme un seul homme au moment de l’entrée du pape François et du roi Mohammed VI. Des «Aacha Sidna» et des «Viva papa» se font écho. Le premier temps fort de la visite peut commencer. Ils ont, ensuite, gagné la tribune royale, d’où ils ont prononcé des discours à l’occasion de cette première rencontre entre Amir Al-Mouminine et Sa Sainteté le pape François. Le roi Mohammed VI est le premier à prendre la parole. Il s’exprime d’abord en arabe, puis en espagnol, ensuite en anglais et en français, entraînant les applaudissements nourris de la foule. Dans un discours d’une dizaine de minutes, le Souverain préconise la religion «à la course en armement et autres folies». Le pape François, impressionné par l’accueil des Marocains, s’est, lui, exprimé exclusivement en italien pendant plus de trente minutes appelant les «croyants à vivre en frères» et défendant fermement «la liberté de conscience». Un de ses collaborateurs a donné une traduction en langue arabe.

La surprise de l’Appel d’Al Qods
A 16 heures passées, le Saint-Père part au palais royal de Rabat où il rencontre la famille royale. Tout ce beau monde posera pour une photo officielle où l’on aperçoit pour la première fois le prince Moulay Ahmed, fils du Prince Moulay Rachid et de Lalla Oum Kaltoum. Les deux chefs d’État procèderont à un échange de dons et signeront l’Appel d’Al Qods visant à conserver et à promouvoir le caractère spécifique multi- religieux, la dimension spirituelle et l’identité particulière de la ville sainte. Le secret a été bien gardé puisque rien n’avait filtré avant l’officialisation de cet appel. Il s’agit là d’un couronnement pour le roi Mohammed VI, président du comité Al Qods, et pour le Vatican qui prônent le dialogue inter-religieux dans la ville sainte. Puis le pape François et le roi Mohammed VI s’entretiennent en tête à tête pendant une trentaine de minutes. De cet échange, on ne saura rien.

Un spectacle grandiose
Pendant ce temps, autour de l’Institut Mohammed VI pour la formation des Imams, des Morchidines et Morchidates, prochaine étape de la visite du Pape, les forces de l’ordre sont sur le qui-vive, malgré la bonne ambiance générale. Les badauds tentent de s’abriter de la pluie par tous les moyens. Certains portent un tee-shirt sur lequel sont imprimés les visages de François et de Mohammed VI. Le Pape et le Roi arrivent dans une heure, accompagnés du directeur de l’institut, Abdeslam Lazâar, du ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, et du secrétaire général du Conseil supérieur des oulémas, Mohamed Yssef.

C’est bon! Ils arrivent. Applaudissements. La salle se lève comme un seul homme. Le roi Mohammed VI s’installe d’un côté, le pape François de l’autre, dos au public, face à l’écran géant qui diffuse un court documentaire sur la vie de l’Institut Mohammed VI pour la formation des Imams, des Morchidines et Morchiadates en espagnol. Après des discours du ministre en arabe, d’une étudiante nigériane en anglais, et d’un étudiant français —tous rappelant que l’éducation est la meilleure arme contre l’extrémisme religieux— le rideau noir se lève, dans l’ébahissement général, laissant place à l’Orchestre philharmonique du Maroc. Proposant un mélange de musiques religieuses à travers les influences culturelles et les différents courants religieux, cette interprétation a célébré la capacité de la musique à créer un dialogue interculturel et à transmettre un message de tolérance et de coexistence entre les peuples.

Sous la houlette du chef d’orchestre français Jean-Claude Casadesus, sa fille Caroline Casadesus, en robe mauve, interprétait l’Ave Maria de Caccini, accompagnée du muezzin casablancais Smahi Harrati, habillé d’un jabador vert, et de la chanteuse franco-marocaine de confession juive Françoise Atlan, drapée d’un caftan noir orné de fils d’or. Un arrangement propre à l’OPM, mené par la pianiste Dina Bensaïd, qui se veut un lien entre les chants religieux. Ce spectacle est, à coup sûr, une des images marquantes du séjour du pape François au Maroc.

En fin de journée, le pape François rencontre des migrants dans un local de l’organisation catholique humanitaire Caritas, que seuls quelques proches du Vatican ont été autorisés à visiter. Dans les rues de Rabat, le calme est revenu. Le soleil aussi.

Au second jour de sa visite, le pape François s’est rendu à Témara, à la périphérie de la capitale, où il a rencontré des bénévoles du Centre des oeuvres sociales, géré par des religieuses espagnoles, avant de s’entretenir avec les prêtres, les consacrés et les membres du Conseil oecuménique des Eglises à la Cathédrale Saint Pierre de Rabat.

Le voyage se termine en apothéose
L’un des temps forts de la journée s’est déroulé durant une cérémonie solennelle empreinte d’émotion lors de laquelle le pape François s’est entretenu avec Jean-Pierre Schumacher, le dernier survivant de la communauté des moines de Tibhirine, en Algérie, massacrés lors de la guerre civile en 1996. A 94 ans, il réside actuellement au monastère Notre-Dame de l’Atlas, à Midelt, dans les contreforts du Moyen-Atlas.

Dans l’après-midi et avant de prendre son avion pour Rome, le chef du Vatican a présidé une gigantesque messe au Complexe Moulay Abdellah de Rabat, où devant près de 10.000 personnes, il a prononcé une homélie dans laquelle il a fustigé «les divisions, les affrontements, l’agressivité, les conflits et les conditions inhumaines», que vivent des peuples et des communautés partout dans le monde.

Au terme de ses deux jours de visite, qui ont été marqués par d’intenses activités, le pape François est reparti satisfait de son séjour en terre chérifienne, qui lui a donné l’image d’une «belle fleur de coexistence».

NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL MOHAMED DAROUICHE


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