Le peuple en appelle au Roi



La contestation d’Al Hoceima s’étend à d’autres régions du pays. Comment éviter l’embrasement?

Les habitués de la côte méditerranéenne  marocaine, spécialement  du littoral de la région  du Rif, connaissent bien Sfiha.  Cette plage située à quelque 9  kilomètres de la ville d’Al Hoceima, dans la  province éponyme, est en effet localement  célèbre pour son sable fin et ses eaux  azurées où riverains et touristes aiment à  venir se baigner et/ou admirer la resplendissante  vue que seule gâche la garnison  espagnole colonisant l’île de Nekkor, à  quelques centaines de mètres seulement  du rivage.

C’est dans ce décor paradisiaque, à l’aube  du lundi 29 mai 2017, plus précisément  aux alentours de 6h, que les forces de  l’ordre ont interpellé le leader de la Mouvance  populaire rifaine, Nasser Zafzafi,  après trois jours de cavale. Recherché  depuis qu’il avait interrompu le vendredi  26 mai 2017 dans une mosquée d’Al Hoceima  un prêche qu’il a considéré comme  mettant en cause son mouvement (lire ailleurs),  M. Zafzafi s’était réfugié avec deux  de ses hommes de confiance dans un cabanon  appartenant à l’un de ses amis.

Entrave à la liberté de culte
C’est, non loin de là, au café Méditerranée,  que les comités de la Mouvance populaire  rifaine venaient d’ailleurs souvent se réunir.  C’est l’agence de presse française  Agence France-Presse qui la première,  citant une “source gouvernementale”, annonce  l’interpellation de M. Zafzafi. Plus  tard dans la journée, le procureur général  du roi près la cour d’appel d’Al Hoceima,  Mohamed Akouir, l’officialise. Dans son  communiqué, M. Akouir a indiqué que M.  Zafzafi avait été transféré au siège de la  Brigade nationale de la police judiciaire  (BNPJ) dans la ville de Casablanca et qu’il  faisait également l’objet d’une enquête sur  des actes présumés concernant l’atteinte  à la sécurité intérieure de l’État et d’autres  actes constituant des crimes en vertu de  la loi. C’est qu’il ne s’agit plus seulement  d’une affaire d’entrave à la liberté de culte  comme c’était uniquement le cas au départ,  mais, plus grave, d’actes portant  atteinte d’après le ministère public à l’intégrité  du pays.

À cet égard, au moins quarante membres  de la Mouvance populaire rifaine ont, depuis  le vendredi 26 mai 2017, également  été appréhendés. Certains d’entre eux -on  parle d’une quinzaine de personnes- ont,  au même titre que M. Zafzafi, été confiés à  la BNPJ. Dans le détail, les comités de la  Mouvance populaire rifaine sont accusés  d’avoir perçu des transferts d’argent et un  appui logistique de l’étranger.

Instrumentalisation des revendications
Des faits pour lesquels les personnes  mises en cause encourent jusqu’à 5 ans  d’emprisonnement ferme voire, d’après  certaines interprétations, la prison à vie.  En avril 2017 déjà, la Direction générale  de la surveillance du territoire (DGST)  avait, dans une analyse confidentielle révélée  par l’hebdomadaire français Jeune  Afrique, fait état d’une présumée OPA  séparatiste sur la Mouvance populaire  rifaine, en citant notamment un présumé  appui des organisations non gouvernementales  (ONG) du Regroupement démocratique  du Rif Agraw N’Arif et du Mouvement  du 18-Septembre, respectivement  basées en Belgique et aux Pays-Bas.

Les partis politiques prenant part au gouvernement  de Saâd Eddine El Othmani,  lors d’une réunion le 14 mai 2017 au siège du ministère de l’Intérieur dans la capitale,  Rabat, reprendront également l’accusation.  “Les partis de la majorité gouvernementale  ont souligné que le Maroc ne peut tolérer  l’atteinte à ses constantes nationales et à  ses valeurs sacrées à travers l’instrumentalisation  des revendications des habitants  de la province d’Al Hoceima de façon à  nuire à l’intégrité territoriale du Royaume  et à promouvoir des idées destructives qui  sèment la zizanie dans la région”, détaillait  un communiqué publié dans la foulée.

M. Zafzafi avait, lui, maintes fois rejeté les  accusations des autorités à l’encontre de  la Mouvance populaire rifaine. “Si l’État  prouve que j’ai touché un quelconque subside  de quelque partie que ce soit, je suis  disposé à me jeter du plus haut sommet  des montagnes du Rif”, déclarait-il notamment  lors d’une de ses interventions publiques,  en avril 2017.

Refus de l’approche “sécuritaire”
Dans le Rif et plus généralement dans le  reste du Maroc, beaucoup mettent en doute  la véracité des accusations du gouvernement  de M. El Othmani. Agraw N’Arif les  avait lui-même, dans un droit de réponse adressé à Jeune Afrique, “fermement” rejetées.  Plusieurs personnalités et organisations  nationales et internationales ont,  à cet égard, demandé la libération sans  condition des prisonniers rifains encore détenus  (sept seulement ont, pour l’heure, été  relâchés).

Les bureaux provinciaux du Parti de la justice  et du développement (PJD), du Parti  de l’Istiqlal (PI) et de l’Union socialiste des  forces populaires (USFP), dont le premier  et le troisième cité font pourtant partie de la  coalition au gouvernement, ont notamment  exprimé leur profonde inquiétude et renouvelé  leur refus vis-à-vis de l’approche qu’ils  jugent “sécuritaire” de l’État dans le Rif.  Dans la ville de Fnideq, qui dépend également  de la région administrative de Tanger-  Tétouan-Al Hoceïma, un élu municipal a  lui, le lundi 29 mai 2017, présenté sa démission  en raison de ce qu’il considère comme  “l’échec” de la politique du gouvernement  et l’“infraction” par l’Exécutif des chartes  et conventions internationales des droits  humains.

Profonde inquiétude  Il faut dire que les activistes auraient été arrêtés  dans des conditions contraires à la loi  -leurs familles n’auraient notamment pas  été immédiatement averties de leur lieu de  détention comme le veut pourtant le code  de procédure pénale- et certains auraient  même été torturés.

À cet égard, le parquet général a ordonné,  lors de la séance tenue le mardi 30  mai 2017 à la cour d’appel d’Al Hoceima,  de procéder à une expertise médicale sur  les détenus. “Les traces de torture étaient  tellement évidentes sur certains activistes,  notamment sur M. Morad Zafzafi, qui n’est  autre que le cousin de Nasser Zafzafi, que  le parquet ne pouvait faire autrement”,  nous a déclaré Me Rachid Bellaali, qui  coordonne la défense.

Deux mineurs âgés de 17 ans faisaient  même, au départ, partie du lot des détenus.  Pour sa part, le président de la région de  Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Ilyas Elomari,  critiqué en raison de son silence au cours  des précédents semaines et mois sur la  Mouvance populaire rifaine a lui affirmé, dans des déclarations accordées le mardi  30 mai 2017 à plusieurs médias nationaux  et internationaux, que les activistes d’Al  Hoceima ne pouvaient être catalogués  de séparatistes du moment qu’aucun jugement  n’a encore été prononcé. “Je ne  peux pas me contenter des accusations  du gouvernement”, a-t-il notamment déclaré.  M. Elomari a par ailleurs annoncé,  dans une publication sur le site web Facebook,  la tenue d’un colloque avec la participation  de différents acteurs nationaux,  régionaux et locaux.

Arrestations et matraquage 
Son initiative va-t-elle cependant aider à  un retour au calme dans le Rif et plus spécialement  dans la province d’Al Hoceïma?  Pour l’instant, les riverains semblent  décidés à poursuivre leurs manifestations  malgré les arrestations et le matraquage,  notamment dans la ville d’Imzouren, où  plusieurs personnes ont été blessées  dans des heurts dans la nuit du vendredi  26 au samedi 27 mai 2017.

Désormais même, en lieu et place de M.  Zafzafi, d’autres jeunes, notamment des  femmes, ont pris le relais.  Lors de la manifestation organisée le  mardi 30 mai 2017 après la prière d’Al  Ichae au quartier de Sidi Abed, un des  plus emblématiques d’Al Hoceima, c’était  ainsi Nawal Ben Aissa, une figure associative  locale, qui menait le cortège des  protestataires. Le père de M. Zafzafi, Ahmed  Zafzafi, a pour l’anecdote participé  en personne à la marche.

Dans une déclaration à l’AFP, il s’est dit  “fier” de son fils, qui d’après lui “a agi en  homme”. “Il n’a rien fait d’autre que de  manifester pacifiquement pour des revendications  légitimes”, a-t-il commenté,  en pleurs. Il y a lieu de préciser que la  Mouvance populaire rifaine a insisté sur  la nécessité de maintenir le caractère pacifiste  et non violent de la contestation.

D’ailleurs, dans son dernier message, publié  quelques heures après avoir manqué  d’être arrêté au domicile de ses parents,  M. Zafzafi avait lui-même appelé les manifestants  à éviter tout trouble quelle que  soit la réaction des forces de l’ordre à leur  égard. Amusés, certains internautes ont  ainsi pu voir manifestants et membres des  forces de l’ordre se donner les accolades  à Imzouren après plusieurs heures de  batailles rangées. En attendant, plusieurs  organisations proposent désormais leur  médiation. Après le Conseil national des  droits de l’Homme (CNDH) le 18 mai 2017,  treize personnalités ont pris l’initiative de  se rendre dans les semaines à venir à Al Hoceima pour tenter d’ouvrir le dialogue  avec les habitants de la ville. Parmi eux on  retrouve notamment le président de l’Organisation  marocaine des droits de l’Homme  (OMDH), Boubkeur Largo, la secrétaire  générale du Médiateur pour la démocratie  et les droits de l’Homme, Khadija Merouazi,  ou encore le président du mouvement  Damir, Salah El Ouadie. La présence  également du président de l’Observatoire  amazigh des droits et des libertés, Ahmed  Assid, qui avait critiqué M. Zafzafi pour ses  multiples références à la religion, pourrait  cependant compliquer la donne.

Une excellente image
Au vu des récents développements dans  la région, il semble en fait que seul le roi  Mohammed VI a véritablement les moyens  d’apaiser la situation.  Depuis qu’il s’était rendu, quelques mois  après son intronisation en 1999 dans le  Rif en signe de volonté de réconciliation,  le Souverain jouit en effet d’une excellente  image parmi les locaux.  Beaucoup se souviennent  aussi qu’après le tremblement  de terre de 2004, il  avait en personne pris ses  quartiers dans une tente de  fortune pour suivre le déroulement  des opérations  de sauvetage. S’il a mis en  cause de nombreuses personnalités  de l’État, M. Zafzafi  a, à titre indicatif, toujours  été laudateur envers Mohammed  VI et la sollicitude dont  il n’a jamais cessé d’entourer  la région.

Le Roi va-t-il cependant intervenir?  C’est au final sans  doute la seule voie qui reste  pour éviter au Maroc des  lendemains qui déchantent. Depuis la mort  accidentelle, en octobre 2016, du poissonnier  Mohssine Fikri broyé par la benne tasseuse  d’un camion de ramassage d’ordure,  le laisser-aller du gouvernement face à des  revendications qu’il reconnaît lui-même  comme “légitimes” a assez duré.


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