Peut-on encore sauver le Maroc?

L'histoire se répéterait-elle? Dans son discours du 20 août 2019, S.M. Mohammed VI a fait, non sans amertume, ce constat: «Au point où nous en sommes, toute réticence ou erreur est inadmissible. Il est donc plus que jamais nécessaire de remédier aux problèmes qui entravent le développement de notre pays». Et d'inviter instamment «à reconnaître nos faiblesses», à «avouer des erreurs qui ont entaché notre parcours» pour «corriger les défaillances» et «redéfinir le cap à suivre». Près d'un quart de siècle auparavant, en octobre 1995 devant le Parlement, feu Hassan II avait fait ce diagnostic alarmant: «Le Maroc est au bord de la crise cardiaque»… Assurément, les situations ne sont pas les mêmes. Hier, c’était un sinistre économique et financier; aujourd'hui les agrégats macroéconomiques sont globalement maitrisés mais c'est l’échec d’un modèle de développement qui est en cause. Il faut en changer pour mettre fin, à terme, à un processus inégalitaire menaçant la stabilité, la croissance, l'emploi ainsi que la cohésion sociale.

Patate chaude
Avec cette rentrée politique, faut-il espérer enfin des arbitrages et des décisions pour sauver (encore) le Maroc? Il y a une contrainte d'agenda parlementaire à prendre en compte tout d'abord: celle de l'ouverture officielle de la session d'automne et, partant, de l'année législative par le discours royal du vendredi 11 octobre. Ce qui est nouveau, cette fois-ci, c'est que le Souverain, dans le discours du Trône du 29 juillet 2019, a annoncé la mise sur pied d'une commission spécialisée sur le modèle de développement ainsi que des changements au sein du cabinet actuel.

Deux dossiers doivent donc être réglés d'ici là. Le premier d'entre doit être traité et acté par le Souverain dans les toutes prochaines semaines. Qui présidera cette nouvelle commission? Les interrogations et même les conjectures ne manquent point. Quels traits doit-il réunir? Va-t-on recycler de nouveau dans le stock de l'ancien «système»? Trouvera-t-on une nouvelle recrue? En tout état de cause, il est admis qu'il devrait justifier de plusieurs atouts: des compétences personnelles, une expérience, une capacité d'impulsion et de synthèse, enfin un relationnel de nature à soutenir et à promouvoir l'écoute, le dialogue et la concertation.

Sur le marché national potentiel, des dizaines et des dizaines de profils peuvent être à la hauteur. Il reste cependant à la filière de sélection de s'y intéresser et de sortir de l'étroitesse du segment de la sous-traitance qui paraît prévaloir depuis des lustres. Le second dossier a trait, lui, aux propositions que doit faire Saâd Eddine El Othmani à propos de nouvelles compétences au sein du gouvernement actuel. Depuis le discours du Trône, où en est-on à ce sujet? Cela fera pratiquement cinq semaines qu'aucune avancée n'a été enregistrée par le chef de l'Exécutif.

A ce jour, rien de bien nouveau! Il paraît avoir en mains «une patate chaude» qui le tétanise. Comment faire? Prendre langue d'abord avec les cinq chefs de partis qui sont ses alliés au sein de la majorité et relever alors bonne note de leurs propositions? Réunir sur ces bases-là ensuite la majorité pour tenter de réaliser un consensus sur les changements à apporter? Adopter également dans cette même ligne un accord sur la nécessaire restructuration du cabinet? Ce qui implique des décisions sur le sort de la bonne dizaine de secrétaires d'Etat bien encombrants depuis avril 20I7 ainsi que sur une nouvelle articulation autour de véritables pôles sectoriels. Assurément, ce sera là une sorte de partie de poker menteur.

Saâd Eddine El Othmani pourra-t-il mener à bien cette opération en se dispensant de faire des «coupes» parmi les ministres et secrétaires d'Etat de son parti? Lesquels? Aura-t-il l'autorité à cet effet? Ne risque-t-il pas alors d'accentuer la division de fait qui mine cette formation islamiste déjà ébranlée par les conditions mêmes qui ont conduit à l'éviction de Abdelilah Benkirane en 2017, tant de la direction du gouvernement que du parti?

Autre hypothèque: quel sera le format du gouvernement ainsi remanié? Six composantes comme c'est le cas aujourd'hui? Cinq seulement dans l'hypothèse du retrait du PPS -souhaité ici et là- de Mohamed Nabil Benabdallah? Le Parti de l'Istiqlal de Nizar Baraka, dont la vocation gouvernementale est historique, sera-til une nouvelle composante? Une manière pour Saâd Eddine El Othmani de renforcer le pôle «conservateur» partageant globalement des valeurs religieuses de même référentiel pour faire pièce au pôle «moderne» et «progressiste» formé du RNI, de l'UC, de l'USFP et pouvant même inclure … le PAM?

Mais il y a plus. Quel nouvel élan donner en effet à ce gouvernement? Le changement ainsi opéré ne saurait se limiter à des modifications dans le cabinet, dans sa composition et son articulation. Il n’est au fond justifié que si de fortes inflexions sont apportées à son programme et à la mise en oeuvre des réformes qui y seront liées.

La contrainte de la continuité
Là encore, le calendrier n'avantage guère un tel cabinet. Il aura en effet à porter et à défendre devant le Parlement un projet de loi de finances globalement finalisé par le même Chef du gouvernement mais sur des bases différentes, celles du cabinet avant les changements intervenus. Avant le 20 octobre -comme le prescrit la loi organique des finances- ce projet de loi aura-t-il eu la possibilité de prendre en charge les modifications intervenues ainsi que les nouvelles orientations des politiques publiques? Si bien que la contrainte sera plutôt celle d'une continuité par rapport à 2019, éligible donc à un modèle de développement jugé peu efficient et peu opérant. Surtout qu'à cette même date, le Souverain aura nommé et installé la commission spécialisée ad hoc qui, elle, aura à remettre sa copie dans un délai raisonnable de l'ordre de six mois. Quel sera alors la situation en 2020? Un cabinet en fonctions mais qui ne pourra insérer son programme dans les axes et les priorités de ce modèle qu'en 2021. Sauf à prévoir une session extraordinaire du Parlement pour modifier la loi de finances pour 2020...

Cette rentrée politique d'octobre 2019 marque bien la mi-mandat d'un gouvernement investi à la fin avril 2017. Il ne restera même que deux années législatives avant les élections prévues normalement en 2021. Ce cabinet pourra-t-il dans cet intervalle retrouver quelque crédibilité? La pente qui devra être remontée est passablement rude. Depuis sa nomination, il a subi sans cesse des situations peu favorables. Mis sur pied en pleine contestation du hirak du Rif, il a eu à subir les sévères critiques royales lors du conseil des ministres du 25 juin 2017. Celles-ci ont été suivies de sanctions avec le renvoi de quatre ministres le 24 octobre de cette même année, le jour même de la remise du rapport du président de la Cour des comptes, Driss Jettou, sur les dysfonctionnements et l'incurie des pouvoirs publics à propos du programme des conventions «Al Hoceima Manarat Al Moutawassit» signées devant le Roi en octobre 2015. En août 2018, c'est le limogeage de deux autres membres du gouvernement (Mohamed Boussaïd et Charafat Afaïlal). Puis ce sera, dans les prochaines semaines d'autres départs au sein de ce même cabinet … Sans parler de nouvelles compétences à nommer dans la haute administration ainsi que dans le secteur public. Il faut ajouter le recadrage continu du Souverain pour ce qui est des réformes en instance ou de celles à prioriser.

En dernière instance, l'actif n'est pas discutable -il est important dans les domaines des infrastructurespersonne ne saurait le contester. Mais c'est le passif qui reste problématique. La pauvreté s'est fortement réduite, il est vrai -avec 4,8% aujourd'hui, elle a été divisée par trois en dix ans. Mais, en même temps, les inégalités se sont aggravées. C'est ce processus qui n'a pas été corrigé.

Le ressenti des citoyens n'accepte pas pareille évolution; leurs besoins, leurs attentes et leurs aspirations se sont ravivés et deviennent plus pressants; ils sont aussi plus pressants dans des formes de revendications et de contestations que n'arrive pas à maîtriser le gouvernement. Déjà miné par une majorité si peu unie et guère solidaire, il peine à impulser des réformes et à les porter, le Roi n'ayant pas d'autre choix que d'intervenir à la rescousse pour recadrer l'action du gouvernement et en accélérer le rythme. Une certaine forme de gouvernance a montré les limites de ce cabinet et même ses échecs. Saâd Eddine El Othmani peut-il en changer aujourd'hui et demain? Voire.


1 commentaire

  • ben mhammed

    13 Septembre 2019

    "La pauvreté s'est fortement réduite",il faut vraiment etre aveugle et sourd pour affirmer une telle chose.vous savez quoi ,il faut changer tous ces personnages qui appartient a l ere jurassique.,voire il faut renvoyer toute l equipe ,l entraineur et le proprietaire du club aussi

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