Un Roi de son temps

MOHAMMED VI, L'HOMME, LE STYLE

Tout en incarnant la continuité d’un État vieux de plus de douze siècles, le roi Mohammed VI a donné à sa fonction de monarque une acception toute personnelle.

Parlant du roi Mohammed VI, le roi Hassan II avait coutume de dire: «Lui c’est lui, moi c’est moi». C’est que le défunt souverain avait conscience que, les humains étant différents, son fils ne pouvait que procéder autrement le jour où il serait amené à lui succéder. Et justement, Hassan II ne s’y sera pas trompé, puisque dès son intronisation, le 30 juillet 1999, Mohammed VI s’échine à donner à sa fonction de monarque une acception toute personnelle: d’abord, chose la plus visible, moins tatillon sur le protocole -il rend par exemple accessoire le cérémonial du baise-main-, plus porté sur le front intérieur, surtout dans son flanc social, et surnommé, à ce titre, le «Roi des pauvres» -Hassan II avait, lui, plutôt l’habitude d’investir la scène internationale sur des thématiques on ne peut plus politiques telles le conflit israélo-palestinien-, il est, somme toute, un chef d’Etat qui se veut «normal», pour reprendre le qualificatif qu’utilisait François Hollande à propos de sa mandature à la présidence de la France. Le fils de son père D’ailleurs, lui-même en usera dans l’interview qu’il accorde en septembre 2001 au quotidien français Le Figaro, en confiant «essaye[r] de mener une vie relativement normale, surtout avec [sa] famille». «J'ai gardé les mêmes amis, les mêmes habitudes, » dira-t-il aussi. Mais à bien des égards, Mohammed VI est quand bien même le fils de son père. Toujours dans son interview au Figaro, il expliquait que c’est Hassan II qui «[lui] a le plus appris». «Il me disait: «Tu as des défauts et tu as des qualités. On ne peut transformer tes défauts en qualités, mais tu dois essayer d'exploiter au mieux tes qualités», exposait- il. Le parti du Maroc Ainsi, au titre de leurs points communs, celui que les deux rois partagent sans doute le plus est leur patriotisme chevillé au corps, sachant que Hassan II fut comme chacun le sait, du temps du protectorat, militant nationaliste. A cet égard, Mohammed VI déclarait dans une interview, cellelà accordée au quotidien espagnol El País en janvier 2005, qu’aussi bien lui que son père avaient pour «objectif» de «travailler pour le progrès et le bien-être du Maroc». «Le seul parti auquel [il est] fier d'appartenir, (...) c'est bien le Maroc», indiquait-il quelques années plus tard dans son discours de la Révolution du Roi et du peuple du 20 août 2013. L’Espagne, justement, l’apprendra à ses dépens. En juillet 2002, elle est sur le point d’entrer en guerre avec le Maroc après avoir occupé l’îlot Leïla, au large du village de Belyounech (préfecture de M’diq- Fnideq), n’était l’intervention de dernière minute du secrétaire d’Etat américain Colin Powell: bien qu’il était évident que les Forces armées royales (FAR) ne faisaient techniquement pas le poids face à leurs homologues espagnoles, le Royaume n’allait pour autant pas se laisser faire. Suite à cet épisode, le voisin ibérique se fera d’ailleurs moins cocardier en ce qui s’agit de ses prétentions immémoriales sur le territoire marocain. L’Algérie également, après avoir rien de moins que proposé, en novembre 2001, de s’accaparer une partie du Sahara marocain, fera en sorte de réfréner ses ardeurs pour se limiter aux seules batailles menées sur le terrain diplomatique, au niveau des différentes organisations internationales et des chancelleries. Mohammed VI avait ainsi, moins de trois ans après que les Marocains lui aient prêté allégeance, marqué son territoire. Cette fierté dans l’âme et ce refus, en toute circonstance, de plier, c’est ce qui poussera également le Roi à vouloir faire du Maroc une puissance émergente, du moins sur le plan régional. Ainsi, un souci particulier sera apporté aux infrastructures, telles Tanger Med, qui depuis l’inauguration de sa deuxième tranche le 27 juin 2019 fait figure d’un des principaux ports de transbordement du monde arabe et d’Afrique. Pour un “séisme politique” On pourrait aussi y ajouter le développement des autoroutes, qui couvrent désormais une grande partie du territoire national (1.839km, contre 407km au début du règne), sans parler de la ligne à grande vitesse reliant depuis le 26 novembre 2018, sur 330km, Tanger et Casablanca. Par ailleurs, au niveau des régions, Mohammed VI a veillé à impulser différents programmes de développement, lesquels, couplés aux plans sectoriels menés sous la coupe du gouvernement, participent de la décentralisation que plaidait déjà Hassan II en son temps. Cette «politique des grands chantiers », comme il est devenu d’usage de l’appeler, c’est ce qui fera notamment du Maroc un candidat en puissance pour l’organisation d’un événement de l’envergure de la Coupe du monde de football. Si la perfidie de la Fédération internationale de football association (FIFA) en 2004 ou celle de l’Arabie saoudite l’année dernière l’en privent, son territoire abritera, toutefois, la Coupe du monde des clubs -en décembre 2013 puis décembre 2014-, ou encore, en dehors du sport, la 22ème Conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP22), en novembre 2016. Il n’y avait, ainsi, pas grand monde pour taxer l’hebdomadaire français Le Point de complaisance suite à sa couverture du 11 juillet qualifiant le Royaume de «nouvelle puissance», quand bien même il appartient à la famille Pinault, réputée proche du Palais. Le seul point noir, c'est que les Marocains n'ont pas tous pu en profiter, puisqu’au plan du développement humain, le Maroc reste encore à la traîne (123ème mondial en 2017 selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), soit le 15ème rang arabe et dixième africain). Continuité de l'État Mohammed VI appellera ainsi, dans son discours d’ouverture du parlement du 13 octobre 2017, à un «séisme politique» pour changer la donne. Ce discours avait justement été fort caractéristique du Roi: direct et mettant le doigt là où cela fait mal, quitte à heurter -ce qui, bien des fois, est d’ailleurs arrivé. Mais même en privé, Mohammed VI est réputé parler cash. Plusieurs personnalités ayant eu l’occasion de le fréquenter en témoignent en tout cas. Un monarque accessible En retour, il souligne apprécier qu’on s’adresse à lui de la même façon. Ainsi détaillait-il, encore dans les colonnes du Figaro, son modus operandi: «Dans le monde moderne, même un Roi ne peut pas agir en solitaire. De plus, cela ne correspond ni à mon goût personnel ni à ma philosophie. Je travaille en équipe. Je m’entoure. J’ai des conseillers qui me donnent leurs avis en toute franchise. J’ai confiance en eux et ils ont confiance en moi.» Naturellement, de tels rapports n’auraient pu exister si Mohammed VI n’était aussi accessible. A cet égard, ils sont des milliers de Marocains à pouvoir s’enorgueillir d’avoir pu l’approcher, et même de s’être pris en photo avec lui. Ainsi sur les réseaux sociaux, les selfies de citoyens lambdas aux côtés de Mohammed VI sont depuis quelques années légion. L’hebdomadaire américain Time avait ainsi vu juste en le qualifiant de «Cool King» dans la couverture du numéro qu’il lui a consacrée en juin 2000 en marge de sa visite aux États-Unis: tout en incarnant la continuité d’un État vieux de plus de douze siècles, Mohammed VI demeure bien, en définitive, un Roi de son temps...


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