Situation socio-economique explosive en 2019

Les raisons de la colère

Le marasme actuel est autant à imputer à l’Etat qu’à une économie qui reste encore globalement rentière et limite les opportunités d’emplois pour les plus jeunes.

Mieux vaut ne pas être Marocain en 2019. Cherté de la vie, services sociaux aux abonnés absents,... les maux ne manquent, pour ainsi dire, pas pour dégoûter une grande partie de nos concitoyens de leur sort et même pousser un certain nombre d’entre eux, parfois au péril de leur existence, à plier bagage pour des cieux plus cléments et de façon générale européens. L’indigence de beaucoup de Marocains est, de fait, telle que le roi Mohammed VI proclamait dans son discours d’ouverture du Parlement du 13 octobre 2017 l’échec du modèle de développement marocain et appelait, à la même occasion, les représentants de la nation à l’actualiser. Si même le chef de l’Etat le dit… Pour rendre à César ce qui est à César, il est utile de préciser, d’abord, que tout n’est pas imputable aux seuls pouvoirs publics. Au plan démographique, l’Etat fait, depuis quelques années, face à ce que le géographe français Laurent Chalard qualifiait dans un article publié en août 2015 sur le journal électronique français Orient XXI de «bombe à retardement» et qui, concrètement, consiste en un marché de l’emploi ne pouvant absorber tout le monde, surtout parmi les générations montantes.

C’est ainsi que près d’un Marocain sur trois âgé de 15 à 24 ans (29,3% exactement selon une enquête publiée en mars 2018 par le Haut-Commissariat au plan (HCP)) se retrouve aujourd’hui au chômage. Cette situation est, de fait, pour largement expliquer la multiplication, depuis trois ans, de mouvements de protestation aux quatre coins du Maroc, majoritairement animés par des jeunes: il suffit, pour s’en assurer, de jeter un coup d’oeil aux cahiers revendicatifs de ces mouvements, en grande partie afférents à l’économique.

Blocage des financements
A cette situation démographique s’ajoute la quasi absence d’esprit entrepreneurial, et ce malgré les efforts des gouvernements PJD (Parti de la justice et du développement) de Abdelilah Benkirane (janvier 2012-avril 2017) puis de Saâd Eddine El Othmani (depuis le 5 avril 2017) pour améliorer le climat des affaires -bond de 37 places dans le classement «Doing Business», réalisé chaque année par la Banque mondiale, pour atteindre la 60ème place mondiale en 2018-: si, indubitablement, il y a des blocages qui persistent au niveau de l’administration, notamment au plan des paiements -dont les retards seraient chaque année responsables de la défaillance d’une dizaine de milliers d’entreprises-, il faut tout de même y corréler une éthique culturelle, au sens où l’entendait le sociologue allemand Max Weber, qui n’a pas encore assimilé les codes du capitalisme tel qu’il se conçoit et tel qu’il a du succès ailleurs. C’est ainsi que la bourgeoisie nationale recycle d’abord son argent dans l’économie de rente -que la Banque mondiale, dans son rapport du 23 octobre 2017 sur le Maroc à l’horizon 2040, subdivisait en rentes visibles telles le foncier, les agréments, les licences ou encore les autorisations, et rentes invisibles telles les défaillances de régulation-, alors même que depuis l’adoption, en février 1973, de la loi relative à la marocanisation de certaines activités économiques, tout fut fait pour favoriser son émergence en échange de sa participation financière au développement du pays.

Pis, cette bourgeoisie, qui contrôle également une grande partie du secteur bancaire depuis le tournant des privatisations des années 1990, agit en force de blocage aux niveaux des financements, comme on peut en juger à partir de l’encours des crédits accordés aux entreprises, par trop faible au regard de ce qui se fait dans la région -progression limitée à 3,2% en 2018. Situation d’ailleurs maintes fois dénoncée par le wali de Bank Al-Maghrib (BAM), Abdellatif Jouahri, en personne: c’est en effet grâce aux financements bancaires que des entreprises peuvent se développer et par là même créer des opportunités d’emplois pour tous. Aujourd’hui, la majeure partie de l’investissement provient encore des deniers publics; ce qui, de façon évidente, n’est pas bon signe pour une économie qui se veut de marché.

Et encore, pour ce faire, l’Etat ne dispose pas de la force de frappe qu’il devrait en temps normal posséder: un pan important de l’économie nationale -jusqu’à 60% selon certaines sources- continue d’échapper à l’impôt, et, n’était-ce les emprunts réalisés -84% du produit intérieur brut (PIB)- ou encore les privatisations totales ou partielles telles celles qui devraient toucher cette année l’hôtel La Mamounia à Marrakech ou encore l’opérateur téléphonique Maroc Telecom (contre un chèque d’une dizaine de milliards de dirhams au total), le Maroc se retrouverait sans doute aujourd’hui sur la paille.

Redistribution des richesses
La pression est, ainsi, devenue telle sur les caisses de l’Etat que ce dernier a procédé, depuis le 2 juin 2012, à une large opération de démantèlement de la Caisse de compensation, qui grevait d’une cinquantaine de milliards de dirhams environ par an le budget public. Intervenant, le 15 octobre 2014 au siège de la Trésorerie générale du Royaume à Rabat lors d’une conférence organisée par la Banque africaine de développement (BAD) sur les perspectives du Maroc et la transformation de l’Afrique, M. Benkirane appelait même à «lever la main», pour reprendre son expression, sur l’éducation ou encore la santé, tellement la tension se fait ressentir à ce niveau. Mais comme on l’a vu, le risque est de voir de nouveaux mouvements de protestation apparaître et, ainsi, susciter une instabilité malvenue pour encourager notamment l’investissement direct étranger (IDE).

Responsabilité de l’Etat
Ce dernier se serait d’ailleurs tassé l’an dernier n’était-ce la vente par Saham de son pôle assurances au groupe sud-africain Sanlam en mars 2018. La conjoncture sociale actuelle n’y est peut-être pas étrangère, mais il faut d’abord y avoir les effets d’un contexte mondial marqué par un repli de 23% des IDE selon les chiffres de la Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED). Elle est d’ailleurs là la principale responsabilité de l’Etat: pour attirer les IDE, les autorités marocaines ont fait toutes sortes de concessions, en ouvrant notamment le marché national à plus de 55 pays par le biais d’une foultitude d’accords de libre échange; ce qui, du fait de la non concurrentialité de l’économie marocaine, a creusé et la balance commerciale (plus de 204 milliards de dirhams en 2018) et la balance des paiements (près de 42 milliards de dirhams au cours des neuf premiers mois de 2018).

Or, comment élaborer une politique de développement national quand celle-ci est laissée au bon vouloir des marchés internationaux? Seule bonne nouvelle dans le marasme actuel, le lancement, en septembre 2018, de la troisième phase de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) avec un budget de 18 milliards de dirhams et qui pourrait être une opportunité pour quelque peu résorber certaines des problématiques sociales qui se posent et dont certaines ont été citées plus haut, en procédant à une redistribution des richesses par le truchement de l’Etat. Pas sûr, toutefois, que ce soit la solution miracle à même de permettre au Maroc de dépasser ses maux...


Laisser un commentaire