Sous la menace de la pauvreté

Les ménages marocains endettés et insolvables

Les ménages endettés et sans possibilité de s’en sortir sont les premiers à risquer de tomber dans la pauvreté. La réplique genre “au Maroc personne ne meurt de faim” ne suffit plus.

Parmi les clés d’entrée et de prospection de l’état de santé de l’économie nationale, il y en a une, foncièrement déterminante; l’endettement des ménages. Sans être singulièrement docte en économie ou simplement adepte d’un économisme mis à toutes les sauces politiciennes du moment, ce secteur renseigne sur les moyens et le comportement économique des ménages.

Dès les premiers chiffres dans ce sens, on pense d’emblée au HCP (Haut Commissariat au plan) et ses statistiques à qui on peut tout faire dire, y compris la vérité. Raté; c’est Bank Al Maghreb (BAM) qui a enfourché le sujet dans son dernier rapport annuel, grande chiffrite à l’appui. Il en ressort que l’endettement des ménages a connu, à fin 2018, une hausse de 6,1%, contre 4,4% en 2017.

Coût social
Cette évolution haussière est trop vague. Elle exige, pour être à la fois facile à digérer et à retenir, que les secteurs impliqués soient identifiés et quantifiés. Arrive effectivement en tête l’habitat. Une tendance attendue et visible. Elle concerne toute la gamme d’habitations, du social à l’économique, au luxueux et inaccessible pour le commun des mortels. C’est là où le crédit intervient à plein régime. Malgré les aléas du marché, l’adage «quand le bâtiment va, tout va» est toujours vivace. Il n’a de compétiteur sur la hiérarchie des crédits que la consommation. Son caractère souvent basique et vital renforce sa présence sur la fiche des prêts. Cela va de l’encadrement des prix des produits de première nécessité et de certaines survivances résiduelles de la défunte Caisse de compensation au crédit pour des postes budgétaires dans les domaines de la santé et de l’enseignement en particulier.

Dans tous les cas d’espèce, il ne faut surtout pas que ces dispositions transgressent les lois fondatrices de l’économie de marché et la liberté des prix. Ces principes de base chers au FMI ont forcément un coût social avec un impact direct sur la consommation des ménages. On en arrive à un espace quasiment sacro-saint, celui de la dette publique du Maroc et ses imbrications socio-économiques à géométrie variable. Cette dette représentait 63% du PIB en 2015; elle est de 84% en 2019. Cette évolution vers un endettement toujours plus haut est-elle un signe de bonne santé économique du pays? Voilà une question qui a fait débat dans les milieux de l’économie politique, depuis toujours.

Dette publique
Les prises de position étaient passionnelles. À ce titre, Saâd Eddine El Othmani se veut rassurant. Il estime que le niveau d’endettement du Maroc n’est pas inquiétant. Il n’en veut pour preuve que la France, endettée à 100% de son PIB. À l’évidence, c’est cette évolution que le Chef du gouvernement entend endosser sans en être forcément le concepteur. Il ne cesse de répéter que les prêts contractés par le Maroc ne serviront pas à verser les salaires des fonctionnaires, mais à investir.

À ce niveau, les prêts gouvernementaux et les prêts de consommation des ménages, non seulement se rejoignent, mais sont carrément indissociables. Aucun des deux endettements ne peut fonctionner sans l’autre. Une chose est sûre; les ménages, particulièrement les salariés, ne pourront jamais raser gratis. Ils auront toujours à répondre d’une dette en suspens. Il est vrai que les banques ne prêtent qu’aux riches. Mais des crédits accordés à des ménages à revenu limité, potentiellement insolvables, n’est pas du tout dans l’esprit et la culture des banques.

Les défis à relever
Le circuit immuable de l’argent veut qu’il y ait toujours quelqu’un pour passer à la caisse. Il payera pour lui mais aussi pour les autres sans trop le savoir. L’important, c’est que l’institution créancière récupère son bien. Encore faut-il que les créditeurs ne s’écroulent pas sous le poids de la dette. Une perspective de plus en plus incertaine, vu que l’endettement public est immanquablement accompagné d’inflation et que celle-ci est toujours synonyme des prix qui prennent l’ascenseur. En fait, tout est à la hausse sauf des salaires qui bougent insuffisamment. Lorsque ce décalage perdure, le risque patent est de voir une bonne partie du salariat dans la case peu enviable de la pauvreté.

Dans un rapport de suivi, daté de ce mois d’octobre, la Banque mondiale (BM) s’est penchée sur la situation économique du Maroc et sur les défis à relever, notamment ceux liés à la pauvreté ambiante. Ce sont 9 millions de Marocains «considérés comme pauvres ou menacés de pauvreté», selon les critères et les indicateurs retenus par la BM. Pas moins de 24% de la population sont concernés. Ce chiffre fait sursauter instinctivement comme si la tradition voulait que l’on regarde la pauvreté sans la voir, quitte à en faire un sujet de réflexion, pas plus.

Sous couvert d’une spécificité marocaine à tout vent, notre pauvreté nous est particulière; à tel point que l’on s’y est habitués. Il est plutôt convenu de sortir la même réplique; «Au Maroc, personne ne meurt de faim». Entretemps, tout se passe comme si les rangs de la pauvreté grossissaient à l’insu de nos décideurs. Les ménages endettés, avec trop peu de possibilités à en sortir indemnes, sont les premiers à risquer de tomber dedans.


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