Tout va très bien, Madame la Marquise...

El Othmani présente son bilan de mi-mandat

Devant les deux chambres du Parlement, le chef du gouvernement a fait un bilan édulcoré de son cabinet : beaucoup de réalisations, de réformes et de nombreux indicateurs positifs... A croire que M. El Othmani parle du gouvernement d’un autre pays.

“Si le PJD se maintient à la tête du gouvernement, ce seront encore cinq ans de perdus.» Devin, ce vieux routier de la politique nationale qui nous livrait cette analyse à la veille des précédentes législatives d’octobre 2016 ne l’est sans doute pas. Peutêtre simplement lucide. Dans l’un ou l’autre cas, sa sentence s’est avérée, quoi qu’il en soit, lourdement juste. Cinq autres années sur le point d’être gâchées, c’est, à l’évidence, un sentiment partagé par presque tout le monde quant à la mandature actuelle du Parti de la justice et du développement (PJD), au pouvoir depuis le 3 janvier 2012. On l’a vu ces dernières semaines, même parmi ses proches alliés du Parti du progrès et du socialisme (PPS), la lassitude semble de mise; le secrétaire général du PPS, Mohamed Nabil Benabdallah, émettant des doutes publics quant à la survivance du gouvernement de Saâd Eddine El Othmani aux deux années qui, théoriquement, lui restent.

Force de blocage
Justement, le Chef du gouvernement affichait pourtant un air prodigieusement bonhomme au parlement ce lundi 13 mai 2019 pour la présentation de son bilan de mi-mandat devant les représentants de la nation. Le discours qu’il a, à cette occasion, donné a été à l’avenant: bilan «bon et honorable», «marqué par beaucoup de réalisations, de réformes et de nombreux indicateurs positifs» «la majorité la plus soudée depuis près de 20 ans»;... n’était-ce la circonstance, on croirait M. El Othmani parler du gouvernement d’un autre pays.

A la décharge de l’intéressé, on pourrait citer quelques éléments positifs, qu’il n’a d’ailleurs pas manqué d’égrener: l’accord signé le 25 avril 2019 avec les syndicats, au bout de presque sept ans de négociations entamées par son prédécesseur, Abdelilah Benkirane; l’amélioration du climat des affaires, avec le passage de la 68ème à la 60ème place du classement «Doing Business» de la Banque mondiale depuis l’entrée en fonction de l’actuel cabinet le 5 avril 2017; ... et c’est à peu près tout.

Et encore: l’aboutissement du dialogue social est davantage à mettre au crédit du ministre technocrate de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, qui s’était personnellement saisi du dossier le 8 janvier en convoquant les représentants des principaux syndicats dans son bureau; quant à l’amélioration du climat des affaires, elle est due à la Commission nationale de l’environnement des affaires (CNEA), créée en décembre 2009 à l’époque du gouvernement de Abbas El Fassi, alors secrétaire général du PI (Parti de l’Istiqlal). Au contraire, le PJD a agi en force de blocage sur différents chantiers de première importance, tel celui de la réforme du système d’éducation, de formation et de recherche scientifique, dont la loi-cadre peine encore à sortir du circuit législatif du fait de la levée de boucliers des députés du parti islamiste sur la question subsidiaire de l’enseignement des matières scientifiques en langues étrangères.

Climat des affaires
C’est ainsi qu’il ne fallait pas s’étonner des commentaires sinon sardoniques, du moins acerbes, à l’égard de M. El Othmani au lendemain de son intervention au parlement. Au vrai, le gouvernement actuel semble davantage se soucier de garder le cap, autant que faire se peut, que de vraiment proposer des solutions aux multiples problèmes que connait le Maroc. Réforme de l’administration, poursuite du chantier de régionalisation,... les seules et rares vraies initiatives prises au cours des deux dernières années l’ont été, en fait, par le roi Mohammed VI. Et quand bien même, le gouvernement El Othmani s’est révélé incapable de les mener à bien: tout le monde se souvient encore du savon passé par le Souverain au chef de l’Exécutif et à son équipe le 29 novembre 2018 au palais royal de Rabat en raison des «lacunes» (dixit le Cabinet royal dans son communiqué publié ultérieurement) caractérisant le projet du programme de qualification de l’offre de formation professionnelle qu’ils avaient soumis à sa discrétion et pour lequel, pourtant, ils avaient obtenu un délai dépassant les trois semaines initialement données.

C’est aussi balayer d’un revers de main l’excuse du manque de latitude qu’accuserait le gouvernement face au Palais au regard de ses prérogatives. Ainsi, l’ancien président du Mouvement unicité et réforme (MUR) -antichambre et bras prosélyte du PJD-, Ahmed Raissouni, faisait de l’Exécutif, dans une interview publiée le 18 avril 2019 par le média arabe Ida2at, la troisième roue du carrosse derrière la monarchie et le ministère de l’Intérieur. Plus subtilement, M. Benkirane disait en son temps, surtout après que son gouvernement a été affaibli par la sortie du PI en mai 2013, qu’il n’était qu’un membre parmi d’autres du conseil des ministres, présidé par le Roi -tout en dénonçant, sournoisement, la prétendue mainmise de l’entourage royal sur le jeu politique (le fameux «tahakkom», en arabe). S’il est vrai que des domaines tels la diplomatie, la sûreté et les affaires religieuses relèvent du Souverain, du fait de son statut de chef de l’Etat, rien n’est moins faux que l’impossibilité pour un gouvernement d’agir à sa guise, dès lors qu’il respecte la Constitution.

Espoirs déçus
Autrement, c’est depuis longtemps qu’aurait été adoptée la loi organique définissant le processus de mise en oeuvre du caractère officiel de la langue amazighe, ou encore celle déterminant les attributions, la composition et les modalités de fonctionnement du Conseil national des langues et de la culture marocaine, puisqu’il s’agit de deux chantiers qui semblent davantage tenir à coeur au roi Mohammed VI -il avait appelé, dans son discours du parlement du 12 octobre 2012, à les finaliser «loin de tout a priori et de tout calcul étroit»- qu’au PJD. Le plan d’accélération industrielle 2014-2020 de Moulay Hafid Elalamy, malgré ses nombreux couacs notamment dans la région de Souss-Massa -le Roi avait d’ailleurs à ce titre sermonné le ministre de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement et de l’Economie numérique lors de la réunion du palais royal de Rabat du 29 novembre-, est également la preuve qu’une initiative gouvernementale peut même bénéficier de l’onction royale, sachant que le Souverain avait tenu à être présent à son lancement en avril 2014. Le gouvernement de M. El Othmani, et on peut également mettre celui de M. Benkirane dans le même panier, ne peuvent donc s’en prendre qu’à eux-mêmes d’avoir déçu les espoirs des Marocains. Ce n’est pas pour rien que le PJD a essuyé défaite sur défaite au cours des partielles tenues depuis septembre 2017 -dix au total sur onze scrutins- et que ses dignitaires, le chef de l’Exécutif en premier, sous-entendent qu’il y a de grandes chances que leur parti ne remporte pas les prochaines législatives.

Dans son discours au parlement, M. El Othmani a plaidé la «hausse du plafond des attentes des citoyens», mais, en définitive, les Marocains ne sont-ils pas en droit d’avoir des aspirations à la hauteur des potentialités (énormes) de leur pays? Alors qu’il avait fait campagne, en novembre 2011, contre la corruption, ou ce que l’on appelle dans la phraséologie religieuse musulmane le «fassad», le PJD est, au fur et à mesure, devenu le meilleur agent des rentiers qui vampirisent les richesses nationales et grèvent le développement du Maroc à leur propre profit.

Phraséologie religieuse
Si le parti islamiste avait, certes, commencé, au cours de ses premiers mois au gouvernement, par publier la liste des différents détenteurs d’agréments de carrière de sable ou encore de transport, on l’a vu créer de nouvelles niches autrement pernicieuses, telle la bulle des hydrocarbures, suivie de la décision de libéraliser ces dernières en décembre 2015 et qui a permis à une poignée d’opérateurs d’empocher, dans un total irrespect des règles de concurrence, des centaines de millions de dirhams.

Cette rapacité sans bornes, favorisée aussi bien par le gouvernement de M. Benkirane que celui de M. El Othmani, fut d’ailleurs la cause directe du truculent épisode du boycott de plusieurs produits de grande consommation par les Marocains au printemps 2018.

Pression populaire
Au passage, le ministre délégué chargé des Affaires générales et de la Gouvernance, Lahcen Daoudi, qui normalement devait prendre position favorablement aux citoyens puisque c’est ceux-ci qui lui ont permis d’accéder à son rang, s’illustrera de façon saugrenue en ralliant les ouvriers de Centrale Danone, une des cibles principales de la campagne, pendant qu’ils protestaient devant le parlement -il démissionnera dès le lendemain sous la pression populaire puis, se faisant discret, il finira par rester en poste.

Combien de temps les Marocains pourront- ils encore, à ce rythme, supporter la situation? On l’a vu, le Maroc n’a pas été exempt, au cours des dernières années, de mouvements de protestation, qu’il s’agisse de celui d’Al-Hoceima ou encore de Jerada, et les révolutions en cours en Algérie et au Soudan peuvent laisser présager le retour d’un nouveau Printemps dans la région arabe. Difficile de croire, en l’état, que le PJD de M. El Othmani soit en mesure de permettre au Royaume de passer le cap, comme neuf ans avant...


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