Tragédie de Bouknadel: Négligence mortelle

Mustapha Sehimi

Que les responsabilités soient établies et que les sanctions les suivent. L’Etat doit assumer sa responsabilité!

Encore un drame, du rail cette fois. L’accident lié au déraillement du train Rabat-Kenitra, mardi 16 octobre 2018, dont le bilan provisoire est de 7 morts, 7 blessés graves avec le diagnostic vital engagé et plus de 120 blessés a suscité une grande émotion dans le Royaume. Le Souverain a donné des instructions à deux ministres (Intérieur, Équipement et Transport) pour se rendre sur place. Il a aussi décidé la prise en charge personnelle des frais des funérailles des victimes. De son côté, le procureur général du Roi près la Cour d’appel de Rabat a ouvert une enquête judiciaire sur les causes de cet accident ferroviaire. (Lire notre dossier de couverture pages 10-17).

S’il faut se féliciter évidemment de la réactivité de la machine judiciaire, il convient cependant de se poser, pour commencer, cette question bien simple: comment en est-on arrivé à cette tragédie de dimension nationale? Le risque zéro dans le domaine des transports -route, train, avion, bateau…- n’existe pas. Mais cela dit, il y a risque et risque: celui imprévisible et irrésistible lié à une défaillance humaine, technique aussi ou encore à un événement majeur (catastrophe, tremblement de terre, inondations, tsunami, guerre civile…); et celui dû à des fautes professionnelles de gestion, d’entretien et de maintenance.

Ce tronçon de quelques dizaines de kilomètres avait déjà été signalé par une équipe technique de l’ONCF, quelques jours auparavant. Qui avait suivi et traité cette alerte? Apparemment, personne comme s’il fallait continuer à faire la sourde oreille et à gérer… Gérer même pas au mieux, pour limiter les dégâts pourrait-on dire mais ne rien faire et ne pas se préoccuper de la sécurité des usagers. Ces usagers, d’ailleurs, qui sont-ils? Des anonymes, des sans voix et peut-être même des «sans-papiers» sociaux.

Cette population-là n’a donc pas droit à des exigences normales de sûreté et de sécurité sur les trains de l’ONCF. Elle n’est qu’un marché captif, astreint à des prix discrétionnaires fixés par cet office, parce que c’est la loi du monopole. Si le transport ferroviaire était libéralisé avec d’autres opérateurs, nul doute qu’il y aurait davantage d’écoute des usagers et de prise en charge de leurs attentes avec des prestations appropriées. Mais il y a plus. N’est-ce pas en effet le modèle économique du transport par rail qui se trouve fortement mis en cause. Pourquoi?

C’est qu’en effet il est aujourd’hui dual, mixte, hybride. D’un côté, l’on a un parc ferroviaire défaillant. Les achats de nouvelles locomotives, de temps à autre, n’arrivent pas à masquer les réalités: les retards des dessertes, les pannes en rase campagne, le manque d’hygiène des wagons, le surbooking fréquent, la climatisation aléatoire, même en première classe. Des touristes qui s’y sont risqués pour aller à Marrakech par exemple l’ont amèrement regretté.

Les heures passées dans des wagons bondés, avec les bousculades, les bruits et les incivilités de toutes sortes sont restés gravés dans leurs mémoires. Pour un séjour dans un pays vanté comme celui de «l’éblouissement des sens» le choc du réel reste fort dans leurs souvenirs de vacances. La mise à niveau du transport ferroviaire n’a pas été faite malgré des milliards de dirhams d’investissement mobilisés d’ailleurs par une spirale d’endettement.

D’un autre côté, que trouve-t-on? Le programme du TGV Tanger-Casablanca, présenté à l’envi comme une grande avancée du Maroc dans l’univers 2.0. Mais pour quels usagers et pour quel profit? Réduire d’une heure le trajet entre les deux villes? La belle affaire! Cela porte un nom: le développement séparé. Les uns voyageant dans des TGV roulant à 300 km à l’heure, sécurisés bien sûr, et la masse, elle, dans des trains brinquebalants où l’inconfort le dispute à l’insécurité, des trains tous risques.

Les politiques publiques du transport sont en cause; elles sont ce qu’elles sont parce que des réseaux, c’est le cas de le dire, sont derrière des marchés, des appels d’offres, ils décident pour eux mais en même temps pour nous. Les familles des victimes, elles, pleurent leurs morts et attendent justice. Que les responsabilités soient établies et que les sanctions les suivent. L’Etat doit assumer sa responsabilité!

Laisser un commentaire